Pierre-Nicolas Riou

Deux maisons et quelques lapins

Ma fille cadette ne demande jamais de gros cadeau.

À Noël, à sa fête, comme récompense de fin d’année scolaire, elle ne veut toujours qu’une chose : un toutou. Idéalement, un toutou lapin. Même si elle en a plusieurs, dans chacune de ses deux maisons.

Récemment, j’ai acheté un toutou poule pour sa petite cousine qui allait avoir deux ans. Il était fantastique, ce toutou, une belle poule échevelée dont le prénom sur l’étiquette était Matilda. En la voyant, ma fille l’a prise en affection. Elle n’a pas voulu que je l’emballe tout de suite : “Est-ce que je peux dormir avec elle? Je te promets que demain, je serai capable de m’en séparer!”

Le lendemain, après le gâteau d’anniversaire, elle a donné à sa cousine le sac cadeau contenant la poule, comme une grande fille. Une grande fille de maternelle capable de se séparer.

Tu avais trois ans quand on s’est séparés, ton père et moi. Ton regard bleu s’est voilé de mélancolie. Chaque fois que l’on devait se quitter, qu’il y avait un changement de maison, c’était dur. Ton petit visage se brisait par la peine. J’avais le cœur qui se cassait aussi.

Ton éducatrice à la garderie te trouvait souvent triste. Un jour, elle t’a prise sur ses genoux et, en brossant tes cheveux blonds, t’a dit : “J’ai l’impression que tu as de la peine. Est-ce que je me trompe?” Tu l’as regardée, les yeux pleins d’eau : “C’est ma maman. Elle pleure toujours quand je ne suis pas avec elle.”

À trois ans, tu pleurais (en partie) parce que je pleurais.

Et moi qui pleurais parce que tu pleurais.

Quand on se sépare, le plus difficile, c’est ça. Voir la peine de ses enfants. Ça vient avec un immense sentiment de culpabilité.

Cependant, si l’on se sépare, c’est parce qu’on a l’impression que l’autre option (rester dans une relation qui ne fonctionne plus) serait encore plus dommageable, pour tout le monde.

Je pense souvent à ça. À ce qui serait arrivé si j’étais restée. Comme tant de femmes avant moi sont restées dans des unions devenues malheureuses, parce qu’il n’y avait pas d’autre choix. (Tant d’hommes aussi.)

Je me vois vieillir dans ce scénario. Je me vois vieillir amère, éteinte. Je vois ton père vieillir acariâtre. Je ne sais pas quelle force nous a pris. Quel courage nous a soulevés quand on a décidé, un soir de juin, il y a trois ans, de faire ce grand saut de falaise, dans le brouillard, sans savoir ce qui nous attendait de l’autre côté…

Mais aujourd’hui, je regarde ton père avec sa nouvelle amoureuse et je le trouve tellement calme. Dans mon cœur, je sens une paix immense. Je me dis : on a fait la bonne chose.

Toi, tes yeux se voilent encore de tristesse, parfois. Tu donnerais tous tes lapins, je crois, pour pouvoir avoir encore ta maman et ton papa sous le même toit. Pour ne pas t’ennuyer toujours de l’un ou de l’autre.

Encore récemment, tu me demandais : “Pourquoi on ne pourrait pas habiter dans la même maison que papa?”

J’ai choisi de te répondre vlimeusement.

“C’est une idée”, que j’ai dit. “La seule chose, c’est que tu ne pourrais plus jouer avec Léo [le fils de mon amoureux].” Kim [l’amoureuse de son père] ne pourrait plus te faire des tresses ou dessiner avec toi et on n’irait plus skier avec Hubert [mon chum] non plus, c’est sûr…

Tu as réfléchi un instant. “T’es sûre de ça?”

– Ah ben, oui… ça ne serait pas possible de garder nos amoureux.

Tu as réfléchi un autre moment : “Finalement, laisse faire. On va laisser ça de même.”

La chanson triste qui a bercé ta petite enfance à la suite de la séparation sera sans doute toujours en toi; les événements marquants de notre enfance nous imprègnent pour la vie, bien sûr.

Mais cette chanson, tout aussi triste qu’elle soit, est aussi composée de douceur et d’amour, de beauté et de joie. Vois-tu les lapins qui dansent, dans tes deux maisons?

Et c’est drôle, plus elle avance, plus elle se fait riche, texturée, joyeuse. C’est à cause des musiciens qui ont ajouté leur voix. Des musiciens qui s’appellent Léo, Kim, Hubert.

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