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En décembre dernier, Sue Shana aperçoit une petite lumière sur les lunettes de son client. C’est à ce moment que, dans la cabine où elle lui fait une danse privée, elle comprend qu’elle est en train de se faire filmer.
Pour elle et d’autres stripteaseuses montréalaises, l’arrivée des lunettes Ray-Ban Meta soulève de vives inquiétudes. Elles craignent que des images d’elles sur leur lieu de travail ne soient captées et partagées sans leur consentement.
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Lorsque Sue Shana, qui a travaillé comme stripteaseuse à Montréal pendant un peu plus d’un an, a compris que son client la filmait avec des lunettes intelligentes, elle a immédiatement saisi son téléphone. Elle raconte y avoir découvert de nombreuses vidéos d’elle et de ses collègues captées tout au long de la soirée.
« On fait beaucoup de prestations sur scène, puis on est obligées d’enlever notre culotte à la deuxième chanson, explique Sue Shana. Il filmait tout. »
Ce soir-là, elle a réalisé que des hommes qui accompagnaient ce client portaient eux aussi des lunettes Meta pour filmer des danseuses à leur insu.
« J’ai effacé les photos d’une personne, mon amie celles d’une autre, mais il y en avait d’autres [qui portaient des lunettes Meta]. Alors, je savais qu’il y avait une grande possibilité que, demain matin, je me réveille et qu’il y ait des photos de moi sur Internet. »
Celle qui est aussi mère d’une jeune enfant n’en est malheureusement pas à son premier rodéo. Des photos intimes avaient déjà été transmises sans son consentement à des membres de sa famille, rompant les liens avec certains d’entre eux.
L’ex-danseuse explique que le partage d’images intimes de stripteaseuses peut être très dommageable, puisqu’elles ne pratiquent pas toutes leur métier ouvertement. « Je ne suis pas la seule qui a des enfants. J’ai des amies qui dansent depuis 15 ans et leurs parents ne le savent pas. »
« Je suis constamment dans un état d’hypervigilance », laisse tomber Coco (nom fictif), qui danse dans les clubs depuis plusieurs années.
Étudiante dans un domaine prestigieux, Coco tient mordicus à son anonymat. Elle craint que des images d’elle, nue, puissent mettre en péril son avenir professionnel.
« Avant les lunettes Ray-Ban Meta, je pouvais vraiment me laisser aller [sur scène], poursuit Coco. Je me sentais belle, je me sentais créative, je me sentais sexy. Mais là, le fait que je ne sais pas si je suis filmée, on dirait que j’ai peur de performer. »
Dorénavant, elle scanne constamment la foule du regard. Dans la pénombre, elle ne cherche plus seulement des clients à approcher pour une danse privée, mais aussi de petites caméras dissimulées dans des montures.
« C’est assez facile de reconnaître les lunettes présentement parce que, justement, il y a deux caméras sur les côtés. Encore faut-il savoir à quoi ça ressemble », souligne Jean-Philippe Décarie-Mathieu, expert en cybersécurité.
Le spécialiste s’inquiète du fait que les lunettes Meta puissent faciliter plus que jamais l’extorsion visant les femmes et les travailleuses du sexe. Et, une fois que des images circulent en ligne, il devient extrêmement difficile de les faire disparaître, souligne-t-il. « Retirer du contenu d’Internet, c’est comme essayer de retirer de l’urine d’une piscine. Ça se fait, mais il faut être déterminé. »
Mais ce qui préoccupe l’expert par-dessus tout, ce n’est pas tant le danger actuel posé par les lunettes, mais celui qui pourrait advenir.
Jean-Philippe Décarie-Mathieu s’inquiète de l’éventuelle arrivée de cette fonctionnalité et de l’érosion de la protection de nos données et de notre vie privée qui en résulterait. « C’est une catastrophe incroyable. On est en train de créer un [panoptique] de notre propre usage. »
URBANIA s’est entretenu avec deux bars de danseuses montréalais qui affirment la même chose : les lunettes Ray-Ban Meta ne constituent pas un problème pour eux. Si des clients sont pris à filmer des danseuses, que ce soit avec des lunettes ou tout autre appareil, on leur demandera de supprimer les images, et s’ils ne coopèrent pas, ils seront jetés dehors, nous a-t-on dit.
« Malheureusement, ce n’est pas possible de garder l’œil sur un client toute la soirée quand il y a beaucoup, beaucoup de monde », répond Coco, qui souligne qu’il fait très sombre dans les clubs. Ainsi, elle souhaiterait voir ces lunettes interdites définitivement dans les établissements de danse érotique.
Sue Shana, elle, ne fait pas du tout confiance aux patrons des bars. « Ce ne sont pas tous les clubs qui vont porter attention à ce qu’on va leur dire, alors des fois, on n’a pas le choix de se démerder toutes seules. […] Pourvu que les clients payent, ils n’en ont rien à foutre de ce que les filles vont leur raconter. »
Du côté de la loi, Jean-Philippe Décarie-Mathieu a peu espoir que les gouvernements encadrent l’utilisation des lunettes Meta. « C’est leur rôle de légiférer pour protéger les citoyens de ce genre d’abus d’entreprises, mais ils ne le feront pas parce qu’ils sont main dans la main avec les lobbyistes de la Silicon Valley et de la Silicon Prairie. Je suis un peu cynique, mais l’histoire a tendance à me donner raison là-dessus. »
L’expert rappelle que, contrairement aux États-Unis, les lunettes Meta sont encore très peu en circulation au Québec. « Mais ce qui se passe aux États-Unis est souvent un précurseur de ce qui s’en vient ici », met-il en garde.
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Un récent reportage du 24 heures révélait que des utilisateurs payent pour que soit désactivée la lumière indiquant que leurs lunettes Ray-Ban Meta sont en train de filmer. Résultat : il est désormais difficile de savoir avec certitude si les lunettes intelligentes filment ou non, surtout qu’elles passent pour des lunettes ordinaires.
Voilà environ un an que celle qui fait partie des Pleasers on the Ground, un collectif qui milite pour la décriminalisation du travail du sexe (et qui s’est créé en opposition à la récente grève des travailleuses du sexe à Montréal), a commencé à voir des lunettes Ray-Ban Meta apparaître dans les clubs de danseuses de la ville.
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Le New York Times rapportait, en février dernier, que Meta compte ajouter une fonctionnalité de reconnaissance faciale à ses lunettes intelligentes. Appelée « Name tag » à l’interne, elle permettrait d’identifier des gens croisés dans la rue et d’obtenir des informations à leur sujet grâce à l’intelligence artificielle.