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À l’approche du Grand Prix de Formule 1, la grève prévue chez les travailleuses du sexe divise le milieu. Au cœur de la discorde : le « service bar », soit le montant que les stripteaseuses doivent payer aux clubs à tous leurs quarts de travail pour avoir le droit de monter sur la scène.
À la fin avril, URBANIA rapportait que le Comité autonome du travail du sexe (CATS) planifiait une grève le 23 mai prochain pour réclamer de meilleures conditions de travail ainsi que l’abolition du service bar, au profit d’un retour au salaire horaire dans les bars de danseuses.
Mais voilà qu’un groupe de stripteaseuses queers et racisées, les Pleasers on the Ground (nommé en référence à leurs chaussures à talons hauts), s’est créé « en réaction » à cette grève. Ces dernières tiennent mordicus au service bar qui, selon elles, est non seulement garant de leur autonomie, mais protège aussi les travailleuses les plus vulnérables de l’industrie.
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« Personnellement, je ne suis pas opprimée par mon bar service. Il m’accorde l’autonomie d’arriver à l’heure à laquelle je veux, de prendre des pauses quand je veux et de changer de bar comme je veux », oppose la stripteaseuse et étudiante Coco (nom fictif), qui a demandé à préserver son anonymat pour des raisons de sécurité et pour protéger sa future carrière. Selon elle, un retour au salaire horaire pourrait brimer la liberté des travailleuses.
Celle qui a intégré l’industrie du travail du sexe il y a six ans ajoute que le service bar — et le statut de travailleuse autonome qui vient avec — lui donne la liberté de refuser des clients à sa guise pour des raisons d’hygiène, d’état d’ébriété trop avancé, ou encore parce qu’ils ne dépensent pas assez. Une liberté qui pourrait être fragilisée par la perte du statut de travailleuse autonome.
De plus, selon les Pleasers on the Ground, un retour au salaire horaire mettrait davantage à risque les danseuses les plus marginalisées.
« Je veux que mes collègues immigrantes, qui se cachent aux toilettes quand la police passe, aient encore un moyen sûr de gagner leur vie », écrit la danseuse et membre du collectif Nina La Cigale, dans un texte publié sur son Substack en réaction à la grève du 23 mai.
Au Canada, le permis de travail ouvert interdit formellement de travailler pour des établissements « qui proposent régulièrement des activités de danse nue ou érotique, des services d’escorte ou des massages érotiques ». Ainsi, le collectif dont elle fait partie craint qu’un statut de salariées et un processus d’embauche formel rendent plus ardu, voire carrément impossible, pour les femmes sans permis de travailler au noir dans les bars de striptease.
Au-delà des questions de statuts migratoires, il y a aussi celle des quotas de femmes racisées dans les clubs.
La danseuse et dominatrice Mistress Andria (nom fictif) considère que les personnes trans qui dansent dans les clubs pourraient également être durement affectées par un changement dans le mode de rémunération, elles qui touchent généralement un revenu moins élevé.
Au-delà des revendications de la grève, les Pleasers on the Ground remettent aussi en question la date qui a été choisie pour la mobilisation.
« La F1, en ce moment, n’est pas forcément lucrative pour l’entièreté de la communauté des danseuses, souligne Coco. Mais, après un hiver difficile, il y a des personnes vulnérables dans notre communauté qui pourraient bénéficier de ce revenu-là à cause du volume élevé de clientèle. »
Leah, elle, estime que le moment de l’année aurait pu être mieux choisi pour faire un maximum de pression sur les employeurs. « Ça aurait probablement été plus bénéfique d’organiser une grève pendant les temps morts du club, par exemple l’hiver, au mois de janvier ou de février, où le club priorise de booker des filles pour compenser le manque de clientèle. »
De plus, le Grand Prix attire des stripteaseuses qui viennent de partout à travers le Canada, explique le collectif. L’absence des grévistes risquerait donc de ne pas se faire sentir.
Les militantes croient également que des négociations auraient pu être faites en amont avec les clubs avant l’annonce d’une grève. Elles soulignent que certaines de leurs demandes ont déjà été entendues par le passé.
Mistress Andria rappelle qu’au fond, le service bar revient à louer son espace de travail, comme le font les techniciennes de pose de cils, les coiffeurs ou encore les tatoueurs.
Après notre rencontre avec les Pleasers on the Ground, le groupe a rencontré le CATS pour discuter de la grève et des revendications qui l’entourent.
De son côté, le CATS soutient qu’il entend les revendications des Pleasers on the Ground. Toutefois, il « persist[e] à croire que la grève est la seule façon d’obtenir un environnement de travail sécuritaire » et de lutter contre les discriminations tout en préservant flexibilité et autonomie.
« Toute négociation sans rapport de force est vouée à l’échec », conclut le groupe.
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Dans notre article sur la grève, le CATS dénonçait le fait que des établissements limitent le nombre de femmes racisées qui peuvent y travailler chaque soir. Dans ce contexte, le service bar peut avantager les femmes racisées, croient les Pleasers on the Ground. « Les clubs ont commencé à être un peu plus [indulgents à l’idée] de les laisser travailler parce que, justement, elles payent pour venir », avance la travailleuse du sexe Leah (nom fictif), qui compare le service bar à une monnaie d’échange pour les travailleuses marginalisées.
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