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Démystifier LES drogues du viol

Marie-Ève Tremblay souhaite que la culpabilité change de bord.

Par
Hugo Meunier
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« Arrête de penser que t’es conne pis que t’as trop bu!»

Cette phrase lancée en pleine entrevue avec Marie-Ève Tremblay illustre bien l’exaspération, mais surtout les tabous tenaces entourant les drogues du viol.

Pour les démystifier, celles-ci font l’objet du documentaire Drogues du viol (le pluriel n’est pas anodin), dans lequel la journaliste et animatrice (Radio textos, Sérieux?) Marie-Ève Tremblay cherche à confronter les tabous entourant les drogues du viol et l’ensemble des substances entraînant une soumission chimique, un crime récemment amené sous les projecteurs avec le procès des viols de Mazan.

Qualifiées de véritable « fléau » par Jenny Charest, la directrice générale du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) de Montréal, ces substances font chaque année de plus en plus de victimes. Et suite à l’écoute de ce documentaire réalisé par Marie-Christine Noël, on réalise qu’on en a encore beaucoup à apprendre sur le sujet.

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Une arme

Pour la plupart des gens, la drogue du viol se résume au GHB, une substance liquide parfois aussi consommée de manière consentante et récréative.

Or, une kyrielle de drogues (des centaines, apprend-on!), peuvent être versées dans des verres à l’insu des victimes, des femmes pour la quasi-totalité.

MDMA, somnifères, Benzo, Xanax, etc. Pour la plupart, il s’agit de substances en vente libre ou obtenues avec une prescription, dont les ravages donnent froid dans le dos. « L’alcool est la drogue du viol la plus répandue et, une fois mélangé à ces substances, ça devient une arme », explique Marie-Ève Tremblay, qui a décidé de se lancer dans cette nouvelle enquête après avoir exploré sous forme de balado l’univers des sugar babies et la violence dans le Village gai.

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« Pourquoi j’ai jamais entendu parler de ça? »

Son intérêt pour le sujet remonte à l’an dernier, alors qu’elle tenait une chronique à l’émission Sans réserve pilotée par Luc Ferrandez.

Marie-Ève avait d’abord partagé le témoignage d’une jeune femme qui racontait avoir été droguée au GHB dans un bar. Toutefois, c’est à ce moment qu’elle s’est aperçue que l’histoire coïncidait avec une nouvelle vague de dénonciations d’inconduites sexuelles et les chroniques de Marie-Ève lui avaient valu d’innombrables témoignages sur le sujet.

D’autant plus que Sandrine, la jeune victime qui avait été droguée à son insu, avait fait une sortie publique pour sensibiliser l’ensemble de la population, notamment sur le plateau de Tout le monde en parle.

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« Après une première chronique sur le sujet, je me suis demandé pourquoi j’avais jamais entendu parler de tout ça? », souligne Marie-Ève, faisant référence à l’existence de sous-verres permettant de détecter les drogues du viol.

Une méthode qui demeure marginale et qui n’est pas infaillible, puisqu’elle parvient uniquement à détecter une ou deux substances, soit le GHB (gamma-hydroxybutyrate) et la kétamine.

C’est aussi après un passage à la radio qu’elle reçoit l’appel d’Andréanne Saint-Gelais, la directrice générale du Collectif social, qui l’informe de l’existence du code « Angelot », servant à informer le staff d’un bar lorsqu’une cliente se sent en danger. Lorsque j’étais patron chez Québecor, une équipe de journalistes avait d’ailleurs mené une enquête révélatrice sur cette initiative, en vigueur dans trop peu d’établissements à travers la province.

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« J’ai jamais rien vu. »

Le reste s’est orchestré rapidement. Un mois après le pitch, le tournage s’amorçait.

Marie-Ève et son équipe ont retracé des femmes droguées à leur insu entre 2019 et 2022, mais qui n’avaient heureusement pas été agressées.

La journaliste revient aussi sur le décès tragique d’une amie de jeunesse, morte – rapport du coroner à l’appui – après avoir mélangé du GHB et de l’alcool.

Même si, comme mentionné plus tôt, la consommation de ces drogues est souvent récréative, voire prise sur une base volontaire, le documentaire lève le voile sur notre profonde méconnaissance sur le sujet. « Quand on saisit des centaines de milliers de doses, on se doute bien que c’est pas pour violer des centaines de milliers de femmes. Mais la personne qui veut donner ça à quelqu’un, c’est extrêmement dangereux, surtout si c’est mélangé à de l’alcool », insiste Marie-Ève.

On entend également le témoignage de Yasmina qui se rendait tout bonnement dans un parc pour une fête entre collègues ou elle n’a consommé qu’un peu d’alcool. On l’aurait droguée lorsqu’elle a brièvement laissé sa bouteille de cidre sans surveillance, croyant qu’elle n’avait rien à craindre. « J’ai jamais rien vu », confie celle qui s’est traînée de peine et de misère jusque chez elle pour s’effondrer dans son lit durant trois jours.

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Angélique, elle, a été encerclée et séparée de son amie dans un bar par trois gars qui l’encourageaient à boire. Elle s’est réveillée nue à l’hôpital, encore dans le brouillard au moment d’obtenir son congé. « Sois prudente, la prochaine fois », lui a-t-on simplement dit.

Ariane, de son côté, soupçonne des barmans qui ont offert une tournée de shooters à elle et ses amies. « Je me sentais molle. Mes derniers souvenirs étaient des flashs et je me suis réveillée à l’hôpital. »

Dans les trois cas, les jeunes femmes sont convaincues d’avoir été droguées à leur insu.

Dans les trois cas, c’est presque impossible à démontrer.

C’est d’ailleurs là le nerf de la guerre. Sans agression, les victimes sont rarement prises au sérieux, tant par le milieu hospitalier que par les policiers. « Si t’as pas été agressée, rien ne se passe et personne ne peut t’aider », confirme Marie-Ève Tremblay, qui aimerait bien voir la culpabilité et la honte changer de bord. À un point tel qu’une des victimes, Yasmina, ne voulait pas qu’on lui fasse une trop grosse place dans le documentaire, sous prétexte qu’elle n’avait pas été violée. « Mais t’as été droguée à ton insu, et c’est criminel. En plus, elle est en état d’ultra-vigilance depuis cette histoire, notamment avec sa fille adolescente », souligne Marie-Ève.

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Pourtant, l’agression sexuelle n’est pas le seul risque auquel s’exposent les victimes de la soumission chimique. En effet, selon un urgentologue rencontré dans le cadre du documentaire, une victime droguée à son insu pourrait carrément ne jamais se réveiller.

Peu de recours

Mais il reste beaucoup à faire pour sensibiliser les gens aux dangers liés aux drogues du viol.

D’abord, impossible d’avoir des données statistiques sur le sujet ou l’ampleur du fléau. Du côté de la police, les plaintes sont extrêmement rares.

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L’équipe du documentaire aurait d’ailleurs aimé s’entretenir avec une personne qui a déjà drogué quelqu’un à son insu, sans succès. « C’est tellement difficile d’arrêter quelqu’un pour ça, alors qui va lever la main et accepter d’en parler? »

D’ailleurs, la liste des drogues considérées comme pouvant mener à la soumission chimique est tenue secrète, de crainte de donner des idées aux gens mal intentionnés.

On apprend enfin que si le GHB est la drogue de prédilection utilisée – d’où sa réputation – c’est parce qu’elle disparaît rapidement de l’organisme, soit en moins de douze heures.

L’effet Pelicot

Marie-Ève Tremblay ne cache pas que la médiatisation de l’affaire des viols de Mazan en France, dans laquelle une cinquantaine d’hommes sont accusés d’avoir violé Gisèle Pelicot, droguée à son insu par son mari, contribue à sensibiliser la population, en plus de mettre en lumière la soumission chimique au sens plus large. « Ça démontre que ce sont souvent des gens de notre entourage, qu’on connaît de près ou de loin. C’est pas l’inconnu louche avec un capuchon au fond du bar, ce sont des gens qui n’ont l’air de rien », souligne Marie-Ève.

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Pour ce qui est des solutions, certaines sont avancées dans le documentaire, notamment la prolifération des trousses permettant un prélèvement rapide d’échantillons d’urine pour prouver l’intoxication involontaire. Dans cette veine, un projet baptisé « Trajectoire » a notamment été instauré par le gouvernement provincial, visant à aider une victime présumée à se rendre rapidement à l’urgence de n’importe quel centre hospitalier pour passer un test de dépistage.

« Ceux qui droguent les femmes à leur insu, ce sont des lâches! », peste le ministre de la Santé publique François Bonnardel, qu’on sent préoccupé par la situation.

Marie-Ève reproche toutefois au ministre de ne pas en faire assez pour publiciser son projet. Même chose pour les trousses de prélèvement, qu’on devrait retrouver dans tous les hôpitaux au Québec. Les bars aussi pourraient s’outiller davantage, voire l’ensemble des établissements susceptibles de voir des femmes être droguées à leur insu.

Pour pallier le manque, le propriétaire d’un bar montréalais interrogé dans le documentaire semble avoir pris les choses en main en installant des caméras, après deux cas d’intoxication dans son établissement, dont un qui a fait le tour du web suite au témoignage du père d’une des victimes.

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Enfin, Marie-Ève revient sur la campagne « Check ton verre », qui avait été critiquée, puisqu’elle plaçait la responsabilité sur le dos de la victime.

Bref, autant d’exemples pour démontrer le chemin qu’il reste à parcourir en matière de prévention.

Remettre les pendules à l’heure

Avec ce documentaire, Marie-Ève Tremblay espère remettre les pendules à l’heure pour pallier une méconnaissance majeure envers ces substances-là. « Je ne fais jamais de projets dans le but de raisonner ou de dire quoi penser. Je les partage et vous en faites ce que vous voulez. »

Et, à en juger par les centaines de témoignages qu’elle calcule avoir reçus jusqu’ici, force est d’admettre qu’il touche à nouveau une corde sensible.