Université de Neuchâtel

Confessions d’un metteur en scène

Pour le mois du jet set chez URBANIA, j’me suis demandé qui c’est qui côtoie beaucoup de vedettes. Et j’ai pensé à Georges (nom fictif), acteur, metteur en scène et producteur. Il a mis en scène plus de 20 pièces de théâtre et travaille dans le milieu depuis 25 ans.

Il a été très généreux de son temps (merci Georges!) et voici ce qu’il m’a confié.

C’est quoi la job d’un metteur en scène?
Partir d’une pièce de théâtre et former une équipe de concepteurs et de comédiens pour arriver à sa réalisation. Prendre la pièce comme une œuvre littéraire, et la transformer en œuvre scénique.

Qu’est-ce que t’aimes le plus là-dedans?
C’est d’être le chef! Ben non. Souvent comme acteur on a l’impression d’être plus l’exécutant, mais là on participe plus à l’élaboration de l’œuvre, on a l’impression de la signer plus. C’est presque comme de l’écriture et c’est plus créatif que de l’interprétation.

Qu’est-ce qui est le moins l’fun? Que t’aimes le moins?
Clairement tout ce qui est en lien avec la production. Comme de dire que pour pouvoir produire une pièce, tu dois avoir une vedette dedans. C’est aussi vrai dans le théâtre privé qu’institutionnel. Il y a une espèce de volonté des producteurs d’avoir du succès populaire et ils pensent que c’est en ayant des vedettes qu’ils vont obtenir ce succès, sans égard au talent.

Et depuis des années, on a accepté ça, on aurait pas dû.

Par exemple, pendant une production, tous les acteurs de la pièce étaient connus sauf une actrice. Les producteurs voulaient absolument qu’on coupe son rôle ou qu’on trouve quelqu’un d’autre. J’ai dû mettre un frein et dire “Là c’est assez, on le fait avec elle où j’abandonne”. Heureusement j’ai pu la garder et elle s’est avérée être la révélation du spectacle.

Qu’est-ce que le public prend pour acquis, en ce qui a trait à la job de metteur en scène et qui ne l’est pas?
Généralement le public pense que toutes les idées viennent du metteur en scène et qu’il décide de tout alors qu’en réalité, dès qu’un projet est enclenché, les idées viennent de tous ceux qui y sont impliqués, autant des concepteurs que des acteurs. Donc moi je ne fais que rassembler ces idées-là et j’pense que les metteurs en scène qui disent le contraire sont ni plus ni moins que des mangeux d’marde. Les metteurs en scène sont des voleurs d’idées, évidemment ils en ont eux aussi, mais ils sont surtout là pour faire ressortir le meilleur des gens qui sont alentour d’eux.

As-tu déjà eu à dealer avec des égos tellement grands que c’était impossible de travailler?
Moi ça m’est jamais arrivé parce que je suis quelqu’un d’assez conciliant. Comme metteur en scène, j’ai un côté un peu bullshiteux, si je sens que l’acteur va pas dans la direction que j’veux, je trouve toujours une façon d’y faire accroire que c’est lui qui a eu l’idée et ça marche tout l’temps.

Les acteurs sont souvent des gens superstitieux. Ils ont leurs habitudes bien ancrées et si on ne procède pas de telle ou telle façon, ça s’passe pas. Ils sont très souvent insécures et on doit dealer avec ces fragilités-là.

Qu’est-ce qu’il faut faire pour être aimé du metteur en scène?
Il faut essayer et être de bonne foi. Personnellement j’ai été chanceux, j’ai eu des acteurs avec qui c’était plus compliqué, mais la plupart étaient vraiment motivés, c’est des acteurs que j’ai choisis et quand on rentre en répétition, j’ai toujours l’impression que c’est eux les meilleurs pour faire la production.

Donc j’ai toujours juste envie de les aimer et qu’ils aillent au meilleur de ce qu’ils peuvent faire.

Des acteurs capricieux il n’y en a plus tellement. Parce qu’ils sont de plus en plus interchangeables. Si un acteur est talentueux et capricieux, bien juste à côté il y en a un qui est aussi talentueux et pas capricieux, donc c’est lui qui va travailler. Il y a beaucoup plus d’acteurs que de jobs.

Est-ce que c’est bien de croire que le théâtre est une porte d’entrée pour le cinéma?
Non. Le théâtre, c’est un monde à part; c’est vraiment plus une forme d’art que du show-business. Tu ne deviendras pas une vedette au théâtre. Par exemple, Sylvie Drapeau qui était reconnue comme la reine du théâtre à Montréal, si tu sors d’ici personne sait c’est qui. Les gens vont plus reconnaître la p’tite fille qui joue dans Tactik, qui n’a jamais fait d’école et rien d’autre que son émission à la télé, que ceux qui ont tenu des grands rôles au théâtre.

Le théâtre, c’est le dernier bastion qui reste de la pureté de l’art du jeu.

Donc est-ce que tu vois la télé comme la junk des arts de scène? T’en fais de la télé, qu’est-ce que t’en penses?
Il y a de la bonne télé, mais ça fait 25 ans que j’fais ça et la télé s’appauvrit vraiment. Il n’y a plus beaucoup de séries lourdes (séries qui sont tournées comme du cinéma). Maintenant tout est tourné extrêmement rapidement, la qualité a beaucoup diminué. Avant c’était un art de réalisateurs, dans les années 90, c’est devenu un art de producteurs et maintenant, c’est un art de diffuseurs et de publicité. On est à la limite du publicitaire qui décide qui joue dans la série.

J’ai dû rencontrer des gens d’une banque pour avoir de la commandite pour un show. Ils ont pris la liste des acteurs et se sont mis à énumérer : “Bon elle, elle a 60 000 followers sur Instagram, lui a 45 000 sur Facebook, ok ça peut nous intéresser.”

Bientôt c’est la banque qui va faire le casting.

Les premières, tu vis ça comment?
Il y a deux sortes de premières, les avant-premières où l’on joue 2-3 fois pour du public et la première médiatique où l’on invite le “tout Montréal enfant d’chienne”. Comme spectateur j’ai horreur de ça, mais c’est le prix à payer pour justement pas payer pour aller voir un show parce qu’on m’invite. Comme metteur en scène, je fuis, je m’arrange pour être en coulisses et j’en ressors seulement quand les gens “importants” sont partis.

J’ai remarqué que, quand je vais voir une pièce, c’est difficile d’entrer en contact avec les acteurs après, même si ce sont des bons amis. Dans le sens qu’ils ont une attitude vraiment fermée ou enfin, peux-tu m’expliquer ce phénomène?
C’est vrai, je crois que c’est une carapace qu’on se crée. Un acteur américain a dit que les acteurs sont tellement égocentriques, que quand tu leur dis après une pièce que tu as aimé le show, ça les fâche que tu aies eu du fun pendant qu’ils travaillaient. (LOL)

Sérieusement, c’est comme si c’était jamais assez satisfaisant les commentaires qu’on reçoit après un show. Si on te dit “wow c’est le meilleur show que j’ai vu de ma vie”, tu vas prendre cette personne pour un exalté, quelqu’un qui connaît rien. S’il fait juste dire “c’était l’fun”, là tu vas te dire qu’il n’apprécie pas l’art, qu’il connaît rien.

Bref, c’est comme si rien ne peut être dit qui va équivaloir à l’adrénaline que tu viens de vivre.

C’est quoi les grands classiques qui se passent avant chaque première?
Ça devient scato au boutte en coulisse. (WHAT?) Tout l’monde se met à parler de son caca, c’est inévitable. “As-tu réussi?” “Non moi j’suis constipé depuis à matin…”, etc.

Tes plus grands moments de grâce comme metteur en scène.
Des fois, il y a des parties de spectacles qui me donnent systématiquement un frisson, même si ça fait 20 fois que je le regarde. Parce que je réalise que c’est vraiment ça que je voulais dire ou exprimer, et que j’ai l’impression que ce sentiment est compréhensible pour tous et accessible à tous. Il y a des milliers d’intermédiaires entre le texte et ce que je veux exprimer, et d’avoir l’impression que tout s’aligne dans le bon angle et qu’on peut tous voir clairement l’idée derrière, c’est fantastique et c’est une grande satisfaction.

Pour lire une autre entrevue sur le jet set : “Profession : Chasseuse de vedettes”

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