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Candlelight : le concert en vaut-il la chandelle?
« Est-ce que vous allez bien? Avez-vous votre drink? »
Le premier violon Julien Oberson salue chaleureusement les 140 personnes agglutinées autour de la petite scène éclairée à la chandelle sur laquelle prend place un quatuor à cordes, avant de donner les premiers coups d’archet du jingle de Game of Thrones (oui, vous l’avez dans la tête maintenant).
Quelques mélomanes ferment les yeux, je les imite en me calant sur ma chaise. J’accroche deux chandelles (à batterie) avec mon pied au passage.
Le concert Candlelight hommage aux musiques de films commence.
Petit retour dans le temps.
Il n’y a pas si longtemps, j’ai pris part à l’expérience Bridgerton, inspirée de l’émission qui cartonne sur Netflix. Comme la publicité de cet événement prenait mon fil Facebook en otage, j’avais décidé de jouer le jeu, sans même avoir vu un chouia de l’émission. Ça avait donné ceci.
Je me remettais à peine de cette soirée de courbettes devant Sa Majesté qu’un autre buzz jouait du coude sur mon algorithme avec un enthousiasme similaire : les concerts à la chandelle Candlelight.
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J’ai donc à nouveau décidé d’aller voir à votre place de quoi il en retourne au juste, toujours porté par cette très noble mission : kosséça encore, viarge!?
J’ai donc jeté mon dévolu sur un spectacle hommage aux musiques de films, qui se déroulait mercredi soir dans une salle climatisée de l’Hôtel 10 au coin des boulevards Sherbrooke et Saint-Laurent. Comme on m’a fourni deux billets gratuitement (d’une valeur de 40 $ chacun), j’ai demandé à mon père de m’accompagner.
Mais d’abord, j’ai passé un coup de fil au gestionnaire des événements au Canada pour la compagnie Fever, qui organise depuis mars 2021 ces concerts thématiques dans la métropole.
C’est là que j’ai appris la chose la plus « code Da Vinci » de mon année : l’entreprise espagnole derrière Candlelight est AUSSI celle derrière l’expérience Bridgerton (émoji de tête qui explose)!
C’est une compagnie qui investit dans le marketing numérique, m’explique Alexandre Boccardi, pour expliquer pourquoi les événements de Fever semblent avoir pris le dessus sur les photos de chats et du Festif dans nos agoras virtuels.
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Le gestionnaire local me raconte ce qui a été la bougie d’allumage (c’est plus fort que moi) de ces concerts à la chandelle, un concept qui a vu le jour en Espagne en 2019, en pleine pandémie. « Comme [la pandémie] a tout chamboulé, on cherchait une façon d’exploiter le concept dans un format intime, devant 50 à 100 personnes, dans des endroits où la distanciation sociale était respectée », raconte Alexandre Boccardi.
La branche montréalaise de l’entreprise a donc retenu quelques lieux en phase avec l’idée, tels que la cathédrale Christ Church, la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours, les églises Notre-Dame-des-Sept-Douleurs et Saint-Jean-Baptiste, sans oublier l’Hôtel 10. « Les lieux et les chandelles sont une partie intégrante de cette expérience multisensorielle, à laquelle s’ajoute un côté éducationnel », souligne le gestionnaire.
Au départ, une dizaine de dates étaient prévues seulement, mais le succès ne dérougit pas, à la surprise générale, à commencer par celle des artisans. « On a deux concerts par jour du mardi au samedi, pour un total de plus de 600 depuis les débuts. On est présents dans sept villes au Canada et une centaine dans le monde. Dans le contexte pandémique, ça a aussi permis à des musiciens de gagner leur vie », explique Alexandre Boccardi.
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Les quatre musiciens du quatuor à cordes – Julien Oberson (premier violon), Ariel Carrabré (violoncelle), Marie Vivies (alto) et Jacob Niederhoffer (violon) – font partie de l’ensemble Groupe Listeso et sont les mêmes depuis le début de l’aventure. Ils proposent chaque soir des programmes hétéroclites, de l’hommage à ABBA à celui à Queen, en passant par un spécial Halloween, un autre sur le compositeur de films Hans Zimmer ou encore les Quatre saisons de Vivaldi.
« Certains choix d’hommages sont adaptés en fonction des villes. Ici à Montréal, on a eu Céline Dion et aussi un hommage à la musique folklorique. Le plus populaire demeure les Quatre saisons de Vivaldi, mais ceux de Hans Zimmer et de Queen attirent aussi beaucoup de monde », analyse Alexandre Boccardi. Comme les salles sont petites, elles sont relativement toujours pleines, ajoute-t-il.
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L’idée derrière ces concerts est aussi de décoincer un peu la musique classique, la rendre plus accessible en la mariant avec la culture pop. Le résultat dépasse les attentes du gestionnaire. « Environ 70 % de nos clients sont âgés de 18 à 40 ans, tant pour les hommages à Taylor Swift que celui à Vivaldi », se targue Alexandre Boccardi.
Quant à l’avenir, le gestionnaire ne croit pas que le phénomène va s’essouffler, mais n’écarte pas d’avoir à se renouveler et à faire découvrir de nouveaux lieux.
Faire tomber les frontières
Il y a une file dans le lobby de l’Hôtel 10 environ trente minutes avant la représentation de 21 h 30. Les gens de celle de 19 h 30 viennent de quitter et des employé.e.s réaménagent la salle pour la prochaine. Le temps est clément, avec un petit vent agréable. Le concert était prévu – comme d’habitude – sur la terrasse de l’hôtel, mais les feux d’artifice forcent une relocalisation à l’intérieur d’une salle tamisée (et climatisée) jouxtant un bar.
Pour la petite histoire, le regretté chanteur des Colocs a vécu plusieurs années dans un loft situé dans l’édifice avant sa conversion en hôtel. Une suite est lui est d’ailleurs dédiée.
La décoration vintage chic inspirée de l’Expo 67 rehausse le côté glamour de l’expérience, avec une petite scène entourée de chaises, sans oublier les centaines de chandelles dispersées partout.
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Avant le concert, j’en profite pour jaser un peu avec le premier violon Julien Oberson, pendant sa courte pause entre les deux programmes de la soirée.
« Je suis un peu fatigué », admet-il d’emblée, avant de me raconter comment il s’est retrouvé avec une gig aussi prolifique. « On avait déjà un quatuor formé quand on s’est fait contacter, mais la pandémie a repris et tout a fermé. Quand le gouvernement a relancé la culture en mars 2021, on était déjà prêts et on était parmi les premiers à faire des spectacles. On devait en faire dix au départ… », sourit le musicien, qui a maintenant quelques centaines de représentations derrière la cravate.
S’il s’estime chanceux, Julien Orbenson ne chôme pas et doit jouer soir après soir une quinzaine de programmes standards, sans oublier les créations spontanées, comme celle ébauchée en marge de Fierté Montréal la semaine prochaine. « On souhaite abattre les frontières entre les gens et le classique, enlever le côté puriste qui peut en refroidir plusieurs », raconte le musicien de 29 ans, qui se produit aussi au sein de l’Orchestre Métropolitain sous la direction de Yannick Nézet-Séguin.
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Ses programmes favoris sont, dans l’ordre, les hommages à ABBA et à Adele et un survol à travers les époques intitulé From Bach to the Beatles. « Le plus difficile est assurément les Quatre saisons de Vivaldi, mais on l’a joué une centaine de fois et il est très populaire », constate Julien, un Montréalais d’adoption né en Auvergne.
Le spectacle commence dans quelques minutes, Julien doit aller se préparer. Je vais rejoindre mon père qui nous a pris des places à quelques mètres de la scène (comme tout le monde).
Assise deux rangées derrière, Lucie me raconte ce qui l’a attirée ici, avec son conjoint Jean-Alain. Et non, ce n’est pas le matraquage publicitaire. « J’enseigne à la maternelle et j’aime beaucoup la musique, alors des parents m’ont offert des billets comme cadeau de fin d’année », indique l’enseignante, qui fait malgré elle passer tous les parents (allô!) offrant des cartes-cadeaux de 20 $ à la SAQ pour des radins.
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Plusieurs personnes sirotent un verre de bulles, ont revêtu de beaux habits. L’ambiance est un peu chic, mais sans flafla. Les âges varient. Il y a des aîné.e.s et des jeunes couples venus vivre une soirée un peu glam bon marché. Le personnel, sympathique, quadrille les lieux pour aider les gens à télécharger le programme sur leur téléphone cellulaire.
Les musiciens grimpent sur scène dans les applaudissements. Après une courte présentation, le quatuor attaque coup sur coup Games of Thrones (Ramin Djawadi), Misirlou (Dick Dale-Pulp Fiction) et le thème principal de Pirates des Caraïbes. La foule embarque avec chaleur. La dame à côté de moi – extatique – lance des « bravos » sonores à répétition. Le poil me retrousse un peu lorsque le quatuor se lance dans Concerning Hobbits (Howard Shore), classique du Seigneur des anneaux.
À la toune huit, mon père décrète qu’il a reconnu une seule pièce jusqu’ici. Il faudra attendre jusqu’à la chanson-thème du film The Godfather (Nino Rota) pour le voir un peu remuer sur sa chaise.
Le jeune couple en face se regarde, complice, quand les musiciens jouent la chanson-thème de Toy Story.
Le premier violon Julien Oberson annonce la dernière chanson.
« Déjà! », s’exclame la dame super enthousiaste à côté, qui en aurait visiblement pris jusqu’au mois prochain.
Le musicien annonce qu’il est possible de prendre des images pour la dernière pièce, sans flash, pour alimenter nos réseaux sociaux. Comme si ces concerts à la chandelle pouvaient occuper plus d’espace sur mon fil Facebook…
Le programme se termine de belle façon avec un medley John Williams, génial compositeur derrière Star Wars, Jaws, E.T., Superman et Indiana Jones (pour ne nommer que ceux-là).
Pendant qu’un monsieur debout filme avec son iPad, le quatuor livre une version bien sentie de Skyfall (James Bond) en rappel.
Le concert se termine par une ovation debout et tout le monde repart chez lui avec une des pièces entendues comme nouveau ver d’oreille (la chanson d’Harry Potter dans mon cas).
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Mon père dit avoir aimé sa soirée, même s’il n’a pas reconnu beaucoup de reprises. Je me promets pour ma part de revenir pour l’hommage à ABBA ou le Requiem de Mozart.
En rentrant à vélo, les terrasses sont animées et le petit vent frais est reçu comme une bénédiction.
Je roule avec mon père, tous deux éclairés sous les lumières des réverbères, en me disant que même si j’ai aimé le concert, c’est là ma partie préférée de la soirée.