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J’ai vécu l’expérience Bridgerton à votre place
« Allô! Est-ce que tu viens toujours samedi au bal de Bridgerton? », m’écrit Gabrielle, me rappelant cette lointaine invitation à prendre part à une « expérience immersive » inspirée de la série d’époque La Chronique des Bridgerton, qui cartonne sur Netflix.
Vous avez probablement vu passer la promo sur les réseaux sociaux, puisqu’elle domine haut la main la course aux algorithmes.
L’événement arrangé avec le gars des vues prend place dans le décor de la galerie Arsenal art contemporain, située dans le sud-ouest et complètement revampée à la sauce « Régence anglaise » pour l’occasion.
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Le spectacle s’est d’abord promené aux États-Unis avant de faire un arrêt dans le 514 jusqu’à la fin du mois.
Comme je n’ai pas écouté une nanoseconde de l’émission (j’ai réécouté Le protecteur traqué de Van Damme, par contre), c’est avec un cœur pur que je débarque sur place, en portant le seul linge propre en ma possession, probablement acheté chez RW&CO aux Galeries d’Anjou.
Ma blonde m’accompagne solidairement et porte des vêtements sobres un brin vintage, loin de l’image clinquante de paillettes et de grosses robes à froufrou aux couleurs pastel que j’ai en tête en imaginant la chose. « J’ai vu l’émission, je sais c’est quoi, le look », m’obstine cette malheureuse, qui a l’air à mes yeux davantage vêtue pour vivre l’expérience Rock’n nonne que Bridgeton, mais bon, qu’est-ce que je connais là-dedans après tout (mon styliste s’appelle l’Aubainerie).
Il faut avouer que cette journée se passe très mal jusqu’à présent et que cette soirée de guinguette laisse présager le pire.
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La raison de cet abattement : une virée au Comiccon de Montréal un peu plus tôt dans la journée, là où le prix des billets fait presque passer les arnaqueurs de la Côte d’Ivoire pour d’honnêtes gens.
Sans farce, on a payé 182 $ (oui, oui) pour quatre billets d’entrée (deux adultes/deux enfants).
Et tout ça pour avoir accès à un immense marché aux puces pour geeks où absolument rien n’est gratuit, tant les cossins vendus dans les kiosques que le droit de prendre une photo dans une jeep du parc Jurassique et avec un acteur de troisième ordre de Stranger Things (t’sais la fille qui meurt au début) ou Robert Patrick (80 $ la photo!).
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Bref, contribuer à ce racket incroyable m’avait déjà mis en pétard, c’est donc au terme d’une journée riche en jurons que je débarque à l’Arsenal pour assister au bal dans ma limousine (métro Lionel-Groulx).
Gabrielle et une fraction substantielle de sa famille nous attendent à la porte, vêtu.e.s de circonstance. Comme je lis toujours les consignes en diagonale, je pensais qu’on était là pour l’anniversaire d’Anne-Marie, délicieuse épouse de mon ami Ben (celui qui a huit enfants sous son toit, no joke, aussi surnommé le « Starbuck des Basses-Laurentides »).
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J’apprends à la dure sur place qu’on n’est pas là pour la fête d’Anne-Marie pantoute et que cette idée de bal est née d’une soirée arrosée marquée par l’achat compulsif d’une dizaine de passes VIP pour Bridgerton, une émission populaire au sein de l’immense maisonnée.
By the way – à l’instar du Commicon –, c’est cher aussi, la vie d’aristocrates anglais.es du 19e siècle. Soixante piasses plus taxes l’entrée et cent piasses plus taxes pour le joli bracelet VIP serti du sceau de la reine (porté au poignet comme dans la série pour donner accès au speedating royal), donnant droit à un verre de mousseux et à un accès à une zone réservée.
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L’expérience est prévue à 20 h et dure 90 minutes, top chrono. On entre à l’heure convenue dans un décor fait de lustres, de velours et de gros bouquets de fleurs. La première moitié du truc est destinée à te donner le temps d’alimenter ta game Instagram dans des backgrounds de circonstance emménagés aux quatre coins d’une grande salle.
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Un gentilhomme avec une perruque d’officier anglais comme dans Pirates des Caraïbes nous accueille solennellement avec tous les égards dus à nos rangs (deux Rosemontois.es convenablement scolarisé.e.s et une gang de Mirabellois.es qui détiennent une estifie de piscine creusée).
De fil en aiguille, j’apprends que la reine Charlotte sera présente (c’est elle qui invite!) et qu’elle recherche parmi la foule le « diamant de la soirée ». Est-ce que ça sera moi? Le suspense me tenaille déjà et la compétition s’annonce féroce, parmi les dizaines de membres de la haute société britannique présents.
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Les invité.e.s jouent le jeu. Les femmes portent de belles robes, certaines avec de longues traînes, des corsets et des diadèmes. Les messieurs portent des chapeaux, des redingotes et des souliers luisants achetés ailleurs que chez Yellow. L’assistance se compose à environ 75 % de femmes, dont plusieurs sont venues en gang.
J’suis sortie avec mes chums de filles,
Ça coûte cher quand on sort au bal
Inquiète-toé pas, j’ferais pas d’bêtises
Sauf si je rencontre un beau vicomte
Le reste de ma vie n’est hélas pas assez long pour regretter le segment précédent, désolé.
Tant qu’à être là, aussi bien faire comme les Romains à Rome (ou les Régents en Régencie?). J’achète donc un chapeau haut de forme (15 $) et ma blonde y va de longs gants (15 $) pour bonifier nos looks (et nos photos).
Sur les notes de The Second Waltz, notre petit groupe se disperse au bar ou dans les décors éparpillés autour.
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On se garroche derechef vers une petite scène où une technologie donne l’impression que la photo est une peinture.
QUAND LE PASSÉ RENCONTRE LE FUTUR TOÉ!
Un beau dandy à perruque fait même semblant de peindre (hi hi). Ma foi, le résultat donne – avouons-le – de très beaux souvenirs.
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On en a pris une avec Gabrielle, qu’on tente de marier à une famille riche du Yorkshire (ou de Mascouche) pour pimper notre statut social. Sinon, mes efforts de récidiver avec une photo de couple sont anéantis par un vulgaire photobomb d’Anne-Marie, dont le statut de « fêtée » fait perdre toutes formes d’inhibitions.
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J’ai pas le temps de lui expliquer que c’est le bal Bridgetown et pas le Beachclub de Pointe-Calumet puisque trompettes et musettes résonnent dans la salle pour annoncer le moment attendu de tous et toutes : l’arrivée de la reine. « Faites place aux musiciens royaux! », lance d’abord une voix préenregistrée, pendant que les invité.e.s forment spontanément une haie d’honneur de chaque côté d’un long tapis rouge menant à un trône.
À ce sujet, les interactions avec la voix préenregistrée sonnent très « spectacle de patins de Disney au Centre Bell » (les vrais sachent).
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Les irréductibles de la série reconnaîtront sinon tout au long de la séance les commérages de cette friponne de Lady Whistledown.
Parlant des musicien.ne.s, l’ambiance musicale est à l’image de l’émission (paraît). Ça consiste donc en des tounes super connues (Bad Guy de Billie Eilish, etc.) mais reprises avec un clavecin et un petit violon chevrotant comme dans Les filles de Caleb.
La reine s’amène à son tour, avec son air bête habituel comme dans l’émission (paraît). À son passage, tous et toutes doivent y aller de leur plus belle révérence et courbette.
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Les mesdames en soulevant un coin de leur robe, les messieurs en se prosternant comme mon fil Facebook devant le dernier spectacle de Clara Luciani.
Ensuite, on se présente en couple (ou en solitaire) devant la reine sur son trône, qui lève les yeux au ciel pour ventiler son exaspération de la vie, rêvassant d’être sortie de sa torpeur par le DIAMANT DE LA SAISON.
Si la reine bâille (littéralement) devant mon excellente révérence et celle de ma blonde underdress, elle s’émoustille néanmoins à la vue de la split d’Alexis, le chum de Gabrielle.
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Ce dernier reçoit aussitôt des mains d’un gentilhomme à perruque un carton signifiant qu’il se qualifie à devenir « ze » diamant s’il continue sur cette excentrique lancée.
Pas eu autant de fun dans une soirée thématique depuis cette virée dans un bungalow de Rosemère.
Pendant que l’impertinente Mélyna passe des commentaires désobligeants sur la reine, une voix retentit pour inviter les gens à migrer vers une salle voisine, où Sa Majesté nous convie sur la piste de danse.
Tout le monde procède dignement. Je déambule pour ma part avec un bras plié derrière le dos comme Brad Pitt dans Entretien avec un vampire et j’aime beaucoup la sensation monarchique que ça dégage.
J’aurais d’ailleurs fait un bon sujet de Sa Majesté, je pense, mais avec un nom de famille comme le mien, j’avais plus de chances de me retrouver édenté à 32 ans avec 17 enfants qui s’élèvent tout seuls depuis le douloureux trépas de leur maman au terme d’un accouchement médiéval.
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Après un petit tutoriel de danse comme-à-la-Cour-royale (de la danse en ligne grosso modo, mais sans plancher collant de bière en fût et la chanson Man! I Feel Like a woman!), une danseuse, une sorte de « folle du roi » portée sur le pitchage de confettis et un couple d’acrobates viennent rentabiliser le prix de nos billets, sous le regard blasé de la reine.
Faut saluer la beauté du décor, avec les éclairages, les ballounes, le gros lustre, etc. S’abandonner à l’anachronisme en immortalisant tout ce qui bouge avec son cellulaire semble d’ailleurs constituer le clou de la soirée pour plusieurs.
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Je commande avec Ben des drinks thématiques (à 15 $) au petit bar de notre section VIP (quelques tabourets sur un étage désert).
La soirée va bon train, déjà 21 h 30, ne reste que trente minutes à ce véritable conte de fées éveillé. Le suspense de savoir qui est le DIAMANT de la saison se traduit par une retenue de souffle collective.
Un suspense qui prend fin en adoubant un couple de gens qui ont mis le paquet dans leur costume (clairement loué, pff!).
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La reine sourit pour la première fois, les confettis tombent sur le duo gagnant, ovationné par la petite foule bonne perdante.
Ce moment d’euphorie est suivi d’un couple de jouvenceux (mettons) s’adonnant à la gracieuse danse en sautillant.
« J’ai trouvé mon comte! », résume par voix interposée la cavalière dans un frenchkiss sur la piste de danse.
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La reine se retire. Elle host deux trois bals par jour, laissons cette pauvre souveraine se lousser la crinoline un peu.
Elle quitte la salle dans les révérences, en me décochant un regard monarchique pendant que j’immortalise son départ.
Encore vingt minutes avant la fin, le bar est déjà fermé.
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Pour meubler le temps, on remet la piste de danse au goût du jour en laissant les gens s’épivarder sur quelques tounes parmi les plus téléchargées de l’univers, de I’ve Got a Feeling à Uptown Funk et I Will Survive.
C’est une autre reine (aww), nul autre que J LO, qui boucle les hostilités avec la très symbolique On the Floor.
Les gens dansent, crient, se défoulent, filment, se photographient et s’amusent dans l’espoir de partir avec le sentiment d’en avoir pour leur argent. « Chers invités, le bal est terminé, veuillez vous diriger vers la sortie appropriée », ordonne enfin une voix protocolaire.
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Les gens sortent docilement, certains soulignent que c’est expéditif comme finale. Je trouve pour ma part que la magie royale est rodée au quart de tour en s’il vous plaît.
Mais bon, Ben, Gabrielle, Mélyna et les autres ont apprécié leur soirée, à commencer par la jubilaire Anne-Marie (seule personne qui a eu le temps de se mettre chaudaille), qui en profite pour faire ses dernières victimes.
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De retour à l’entrée, les gens font une petite file pour se faire prendre en photo à l’intérieur d’une arche de feuillus. Très romantique.
« Allez-y en groupe s’il vous plaît », demande un gentilhomme préposé aux photos, qui n’a pas l’intention de voir son carrosse se transformer en citrouille.
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Ma blonde et moi sommes reparti.e.s en métro avec nos kits, bien déçu.e.s de n’avoir pas été sacré.e.s « diamants de la reine ».
– Pour moi, tu seras toujours le diamant de la soirée, murmure doucement ma compagne au creux de mon oreille (ou ai-je imaginé ça?).
Sincèrement vôtre,
Vicomte Hugo de Meunier