J’ai récemment vu la suite du film Wicked en salles et franchement, je ne sais pas trop quoi en dire. D’abord, je ne sais pas si j’ai aimé le film. En fait, non, je sais que je l’ai trouvé pourri : la réalisation est un cauchemar de CGI (les animaux sont laittes et me font presque regretter feu Macaroni tout garni) et le scénario, aussi mince que les chances de la CAQ de l’emporter aux prochaines élections, ne justifie pas que l’histoire soit scindée en deux chapitres. Mais, malgré des failles évidentes, notamment des chansons qui ne lèvent jamais, je ne suis pas prête à jeter Wicked à la poubelle en criant thank u, next!.
Parce que Wicked, ça reste quand même une fable diablement efficace pour parler de violence politique, de charlatanisme, de fascisme, de culte de la personnalité, de propagande et de la construction de boucs émissaires pour faire diversion. C’est une œuvre résolument politique enrobée d’un crémage onctueux pour mieux faire passer son message malheureusement intemporel.
À défaut d’être magistral, Wicked, qui s’inspire librement de l’univers du Magicien d’Oz, reste un phénomène utile et accessible ; une mise en garde plus que nécessaire pour bien des adultes.
En fait, mon problème principal avec l’adaptation cinématographique de Wicked réside ailleurs, plus précisément dans le choix des deux actrices principales, Ariana Grande, étincelante dans le rôle de la bonne sorcière Glinda, et Cynthia Erivo, impérieuse dans le rôle d’Elphaba, la méchante sorcière de l’Ouest. Les deux chantent très, très bien et défendent leur rôle avec beaucoup de justesse. Le talent n’est pas en cause.
Ce qui m’embête, c’est leur apparence physique.
Voilà, c’est dit.
Je sais que j’avance en terrain miné. Je sais que ça ne se fait plus de commenter l’apparence physique des autres et qu’on a franchi un cap en adoptant le discours sur la neutralité corporelle où on se concentre sur la fonctionnalité du corps plutôt que sur son apparence.
J’suis pas épaisse.
Je sais que les femmes subissent des pressions pour correspondre à des standards de beauté largement inatteignables pour le commun des mortels. Je sais aussi que la célébrité rajoute une pression supplémentaire sur les épaules des femmes due à cette satanée date de péremption à laquelle échappent généralement leurs homologues masculins.
Mais voilà, c’est plus fort que moi.
Ça me fait mal de voir deux actrices rachitiques sur grand écran et de devoir fermer ma gueule sous peine d’être excommuniée, moi, grande prêtresse woke autoproclamée.
Mais j’estime avoir gagné mon droit de parole.
Pendant 2 h 40, j’ai regardé, médusée, des joues creusées, des clavicules protubérantes et des sternums tellement apparents qu’ils semblaient se détacher des corps décharnés qui les transportaient. À un point, je me suis demandé s’il était possible de jouer du xylophone sur les os d’Ariana Grande comme si on était dans un film d’animation de Tim Burton.
J’ai passé 2 h 40 à jongler avec l’idée de transformer mon malaise en texte tout en ayant de sérieux doutes sur ma capacité à écrire quelque chose qui inviterait à la réflexion plutôt qu’à la médisance.
Mais j’ai le goût de médire.
Parce que je ne comprends pas. Parce que je suis tannée de l’hypocrisie. Parce que je refuse que le féminisme soit instrumentalisé pour faire dévier des critiques légitimes sur l’esthétisation de la maigreur.
Les studios hollywoodiens n’oseraient jamais mettre une actrice obèse morbide sur grand écran dans un rôle principal (à moins que son poids ne soit le sujet du film), mais ils laissent passer des actrices à l’apparence cadavérique. C’est du deux poids deux mesures.
Si l’industrie de la mode a été capable d’embarquer dans un mouvement pour limiter la présence de mannequins faméliques sur ses podiums, l’industrie du cinéma peut bien en faire de même avec les silhouettes qui effleurent nos écrans. Oh ! je suis bien consciente que la mobilisation de la première n’a été que temporaire, mais cet interlude nous aura au moins permis de croire qu’avec un peu de volonté, un autre monde est possible.
L’analyse des corps n’est pas une obsession malsaine, elle sert aussi à prendre le pouls d’une société, surtout dans un monde qui revient lentement vers un conservatisme moral qui n’a jamais vraiment cessé de surveiller, de discipliner et de hiérarchiser lesdits corps.
Ce n’est pas anodin de constater quels corps sont célébrés, tolérés, mis de l’avant, neutralisés ou diabolisés. Et ce n’est pas non plus anodin que la culture pop, ce grand miroir déformant, mais révélateur, persiste à ériger la maigreur en idéal.
Africana Grande
Quand on parle du corps d’Ariana Grande, il faut comprendre qu’on parle d’un corps qui a toujours été un outil de marketing doublé d’un espace de projection.
Son corps est une signature au même titre que sa voix, peut-être même plus.
Avant même que Wicked ne prenne d’assaut nos écrans, Ariana nous avait habitués à un manège d’identités fluctuantes où son apparence se faisait un terrain d’appropriation culturelle et de rebranding constant. Pendant des années, la chanteuse blanche d’origine italienne a abusé du bronzage et du blaccent (un faux accent afro-américain ghetto) au point de se faire appeler « Blackiana » sur Internet.
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Ariana Grande et son équipe ont volontairement maintenu le flou sur ses origines en jouant avec les codes de la culture hip-hop dans ses looks, ses clips ainsi que sa façon de s’exprimer pour la faire passer pour une afro-latina et subtilement casser son image d’enfant star. C’est comme si elle et son équipe avaient appris des erreurs de Miley Cyrus, accusée d’avoir milké la culture noire pour faire mousser sa carrière, avant de la renier quelques années plus tard.
Puis, il y a eu sa brève passe de fétichisation asiatique avant qu’elle ne devienne, pour la première fois de sa carrière, une femme blanche éthérée, diaphane, au moment exact où Hollywood avait besoin qu’elle incarne une Glinda virginale face à une vilaine sorcière à la peau verte jouée par une femme noire. Une transition identitaire parfaitement calculée, j’en mettrais ma main au feu.
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Lolita malgré moi
Au cours de sa carrière, le corps d’Ariana a été exploité de multiples manières. Il a notamment été sexualisé très tôt par Nickelodeon, un réseau destiné aux enfants, alors qu’elle campait le rôle de Cat Valentine dans la série Victorious créée par Dan Schneider, un producteur accusé d’avoir entretenu un climat toxique sur ses plateaux. Les rumeurs les plus persistantes à l’endroit de Schneider parlent également de grooming et de pédophilie et, honnêtement, c’est dur de douter de leur véracité quand on voit quel type de situations ses acteurs ont été forcés d’endurer.
Dégueulasse.
En plus de toutes ces scènes grotesques, Ariana Grande a été contrainte de teindre ses magnifiques cheveux bruns naturels en rouge vif, un traitement qui les a tellement abîmés qu’elle a fini par dépendre des perruques, d’où sa fameuse queue de cheval, devenue une autre de ses signatures dans les années 2010.
Durant cette période, son corps a encaissé traumatisme après traumatisme. Il y a d’abord eu, en 2014, le scandale de la fuite de photos nues de célébrités, un événement baptisé le Fappening par la manosphère, contraction des mots « to fap » (se masturber) et « happening » (événement). Rappelez-vous, des internautes avaient réussi à hacker les dossiers virtuels d’une centaine de femmes célèbres, dont Jennifer Lawrence, Kirsten Dunst et Kate Upton, pour partager leurs photos intimes sans leur consentement sur le très peu fréquentable forum 4 chan. L’équipe d’Ariana Grande a toujours nié qu’elle faisait partie des victimes, mais écoutez, j’étais sur le web en 2014, bien avant la normalisation de l’intelligence artificielle et je les ai vues, les photos. Son corps était out there for everyone to see.
En 2015, il y a eu ce qu’on a appelé le donutgate : Ariana Grande a été filmée dans un restaurant en train de lécher des beignes sur un présentoir avant de les laisser là, se plaignant qu’ils étaient dégueulasses et qu’elle « déteste les États-Unis et les Américains ».
Face à cette controverse, Ariana Grande a présenté des excuses bidon en précisant qu’elle avait cherché à dénoncer « l’épidémie d’obésité » aux États-Unis. « Je suis parfois contrariée par la façon dont nous, les Américains, mangeons et consommons des choses avec une telle insouciance, sans jamais réfléchir aux conséquences que cela peut avoir sur notre santé et sur la société dans son ensemble », avait-elle déclaré.
And just like that, elle a fait de son corps un objet patriotique.
En 2017, elle est frappée par une tragédie : un attentat-suicide revendiqué par un groupe islamiste provoque un carnage dans un aréna de Manchester, au Royaume-Uni, alors que Grande venait tout juste de se produire en concert. L’attaque a fait 22 morts et plus de 1 000 blessés parmi les jeunes fans de la pop star. Cette dernière est alors contrainte de devenir le visage public du deuil avec tout ce que ça implique de traumatisme, de peur et de sentiment de culpabilité : en 2019, Ariana Grande partage des scans de son cerveau sur les réseaux sociaux, qui montrent, selon son personnel médical, qu’elle a des séquelles propres au trouble de stress post-traumatique, attribuable en partie aux attentats de Manchester.
Je dis en partie, parce qu’un an plus tôt, en 2018, son ex, le rappeur Mac Miller est retrouvé mort chez lui d’une overdose, quelques mois à peine après leur séparation.
Le décès de la star montante du rap déclenche un déferlement de commentaires haineux et misogynes à l’endroit d’Ariana, en tout point similaire à celui qui s’est abattu sur Courtney Love à la suite de la mort de Kurt Cobain. Dans le cœur de bien des fans, c’est Ariana Grande qui a tué Mac Miller. Le corps de la chanteuse devient donc celui à abattre.
À partir de 2019, Ariana Grande fond littéralement sous nos yeux. Je sais qu’elle défend sa maigreur en alléguant qu’elle n’a jamais été aussi en santé et que la Ariana aux joues pleines des années précédentes était en réalité ravagée par le stress et la consommation. Je veux bien, mais ce n’est que son apparence qui a changé, c’est sa voix et son attitude aussi : elle est passée de bad bitch forte et confiante à petite fille délicate et fragile qui se réfugie sous les jupes de sa collègue Cynthia Erivo avec qui elle semble avoir une relation fusionnelle aux frontières du malaise.
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Véritable amitié ou simple coup de marketing ? On ne le saura sans doute jamais. Par contre, ce qu’on sait, c’est que dans toute la campagne de promotion de Wicked, leurs corps sont mis en opposition parce qu’ils représentent les deux pôles d’une même fable : la fragilité versus la puissance, l’opale versus l’onyx (on salue ici Taylor Swift, les vraies savent), la belle versus la bête.
All lives matter?
Dans Wicked, la blanche blonde et malicieuse devient l’incarnation du bien, de la pureté, de la douceur rédemptrice, tandis que la femme noire, pourtant vertueuse, se voit assigner la force brute, la colère et la dangerosité. Le film cherche à dénoncer cette injustice, mais dans la vraie vie, les corps des actrices et leur mise en scène sont complices de cette dichotomie. La métaphore politique demeure intacte, parce qu’au final, on ne fait que renforcer des stéréotypes déjà profondément gravés dans notre esprit. On est censés y voir un retournement des clichés, mais les images demeurent les mêmes que dans le dilemme manichéen vieux comme le monde du bien contre le mal.
Pour cette raison, j’aimerais qu’on arrête de prétendre que les corps sont neutres.
Les corps racontent une histoire et analyser ces histoires-là, ce n’est pas faire du body shaming, c’est simplement reconnaître ce que les images mettent en scène.
Nos corps ne sont jamais détachés de l’époque qui les façonne. Si je pointe la maigreur d’Ariana Grande ou l’animalisation de Cynthia Erivo, ce n’est pas pour ridiculiser qui que ce soit ; c’est pour montrer le vrai scénario en filigrane. « On n’est pas libres et on n’est pas au cinéma », chante Lou-Adriane Cassidy. Et elle a bien raison.
Parlant de filigrane (lol), on vient d’apprendre quelle sera la couleur Pantone de l’année 2026.
En gros, pour ceux qui ne savent pas, Pantone, c’est une entreprise américaine qui aide à établir les normes de couleur dans l’industrie de l’imprimerie. Chaque année, depuis environ 25 ans, elle couronne une teinte qu’on s’apprête à voir partout sans même s’en rendre compte, des collections de meubles aux vêtements. Pour 2026, la couleur retenue est… le blanc. Plus précisément, la nuance Cloud Dancer, censée représenter la pureté, le renouveau et la neutralité.
Yikes.
Ça, c’est la version officielle. Officieusement, cette couleur, ou plutôt, cette absence de couleur, ça en dit long sur notre époque, de cette obsession contemporaine pour le minimalisme aseptisé au conservatisme. En d’autres mots, it’s giving white lives matter. À une époque où les guerres culturelles s’intensifient, où Sydney Sweeney parle de ses « bons gènes » dans une pub de jeans qui soulève les passions et que les États-Unis relaient officiellement le complot du Grand remplacement en Europe, je refuse de croire que ce choix est innocent.
Il faudra surveiller comment cette esthétique compte se décliner, les desseins qu’elle servira, et les images qu’elle contribuera à légitimer. Parce qu’une page blanche peut toujours signer le début d’un scénario très sombre.

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