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Angine de Poitrine : infiltrer la consécration
Il reste peu d’endroits où l’on peut encore mesurer la taille d’un phénomène avec son propre corps. Les statistiques s’empilent, les vidéos cumulent les millions de vues, les algorithmes promettent de tout quantifier. Mais rien ne remplace une foule.
Une foule sert d’abord à vous remettre à votre place. Elle vous rappelle que vous n’êtes qu’un corps parmi des milliers d’autres. Elle vous rapetisse jusqu’à votre véritable échelle. Quand des milliers de regards convergent vers la même scène, chacun retrouve soudain sa juste dimension.
Samedi soir, la masse était si compacte qu’elle semblait produire sa propre électricité. Je ne me souviens pas d’avoir vu pareil rassemblement à Montréal. « Historique », a lancé le programmateur au micro, visiblement fier de son coup. Ajoutant « que le centre-ville est sold out ».
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Tous n’étaient sans doute pas venus par admiration. Beaucoup voulaient simplement vérifier de leurs propres yeux. Voir si ces bibittes bien de chez nous existaient vraiment, en chair et en os, hors de l’écran qui les avait fait naître.
Il y avait des fans hardcore, mais aussi des enfants, des gars d’shop, des retraités en shorts. Mes propres parents se sont déplacés. Toutes les générations étaient là, avec la même curiosité. Celle des voisins qui entrouvrent leurs rideaux lorsqu’il se passe enfin quelque chose dans la rue. Comme autrefois on accourait vers la place du village pour voir la bête étrange, le saltimbanque de passage ou l’événement dont tout le monde parlait. Les objets de notre curiosité changent. Pas la curiosité elle-même.
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Un an plus tôt, j’étais le seul journaliste à couvrir le spectacle gratuit d’Angine de Poitrine au Festival international de jazz de Montréal. Je pourrais raconter cette histoire en affirmant que j’avais eu du flair. Que j’avais reconnu, bien avant les autres, un phénomène en train de naître. Ce serait faux. C’est ma rédactrice en chef qui m’y avait envoyé. Comme la plupart des gens, je n’avais jamais entendu leur nom.
Ce soir-là, deux mille mélomanes étaient massés devant une scène secondaire, et nous avions tous eu l’impression d’assister à quelque chose de magique. Bien sûr, personne n’aurait pu prédire le cirque qui les attendait.
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En juin, je suis parti plusieurs semaines hors du pays. Assez longtemps pour que les jours de la semaine cessent d’avoir de l’importance, ce qui est peut-être la seule définition valable d’un vrai voyage. Chaque fois, ou presque, que je disais d’où je venais, quelqu’un finissait par me parler d’Angine de Poitrine.
À mon retour, les accréditations étaient closes depuis des semaines. Le spectacle a lieu le lendemain. Trop tard, j’ai manqué mon coup.
Il fallait pourtant voir ce qui était arrivé à ce groupe. En 12 mois à peine, Angine de Poitrine est passé d’une scène secondaire du Festival de jazz à un phénomène dont on me parlait à des milliers de kilomètres de Montréal. Historique, en effet.
Ce spectacle n’est plus un concert. C’est une consécration. Je ne pouvais pas le manquer.
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Je fouille dans un tiroir. J’y retrouve mon accréditation de l’an dernier. Pourquoi pas. Dans la même boîte traîne un vieil écusson média d’un événement politique quelconque. Je le glisse devant le « 2025 » et me souhaite bonne chance. Il y a eu des crimes plus graves.
Mais à 20 h, il est déjà trop tard. La Place des Festivals déborde. Impossible d’avancer. Les foules, au-delà d’un certain seuil, cessent d’être des nombres. Elles deviennent un paysage.
J’empoigne mon plus gros téléobjectif d’une main, mon appareil de l’autre, puis j’accélère le pas. Tous les photojournalistes connaissent cette stratégie : marcher vite, avoir l’air indispensable. Surtout, donner l’impression qu’on sait exactement où l’on va.
Les agents de sécurité m’arrêtent, hésitent, examinent mon badge avec gravité, se consultent. Puis, ils finissent par me laisser passer. Quelques minutes plus tard, je suis en coulisses, puis au premier rang, derrière les barrières, face à cette ville rassemblée.
« Deux premières tounes seulement », me lance un agent de sécurité avec le sérieux d’un homme qui récite un règlement.
Nous sommes une vingtaine. La foule comme la couverture médiatique est exponentielle.
Pour l’instant, le stratagème tient.
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Contre les barrières, les premiers arrivés attendent depuis 11 h du matin. Ils viennent de New York, de Saskatoon, du Maine, de Granby, de Québec. Plusieurs portent le t-shirt du groupe, des chapeaux bricolés, des chemises à pois. Personne ne semble regretter l’attente. Au contraire. Les heures ont servi à fabriquer des amitiés. Et puis, dans quelques minutes, le concert commencera.
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Puis, je remarque un détail. Tous les autres photographes portent deux badges. Le leur est accompagné d’un second, plastifié, où s’affichent les visages de Klek et Khn. Celui que je n’ai pas.
Une employée apparaît de nulle part, une liste à la main. Elle avance rapidement. Un nom. Une coche. Un visage. Puis, le suivant. Les grandes aventures meurent parfois de la plus petite des bureaucraties.
Je suis cuit.
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Je me retrouve rejeté sur le côté, parmi les miens, la plèbe sans badge. Ceux qui, comme moi, regarderont le concert de biais. Personne ne semble s’en plaindre. La foule chante déjà : « Olé, olé ». Ce vieux refrain qui ne célèbre rien d’autre que le plaisir d’attendre ensemble. Au-dessus des têtes flottent déjà d’immenses dés gonflables.
Les musiciens entrent enfin en scène. L’accueil ressemble moins à une arrivée qu’à une délivrance.
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Les premières chansons s’enchaînent. Après les deux morceaux réglementaires, les photographes replient leur matériel. Ils repartent avec des cartes mémoire à moitié pleines. Pour eux, le concert est déjà terminé. Le reste appartient à la foule.
Aux genoux qui rebondissent en cadence. Aux triangles dessinés avec les mains. À cette chorégraphie que des milliers de personnes connaissent sans qu’on ne la leur ait jamais enseignée. Au-dessus d’elles flottent des drapeaux fleurdelisés, dispersés comme des bouées dans cette houle sans fin.
La scénographie du duo n’a plus grand-chose à voir avec le drap défraîchi qu’ils accrochaient autrefois derrière eux. Les costumes sont plus soignés, les éclairages ambitieux. Même la guitare a changé. Tout est plus serré. Plus maîtrisé.
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Autour de moi, les conversations racontent les différents degrés de familiarité avec le groupe.
« Voyons donc, comment ils sont habillés ? Ciboire qu’ils doivent avoir chaud ! »
« Ça donne envie d’une Angine de poutine ! »
« Ostie que c’est d’la marde ! »
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Je me surprends alors à penser que certaines victoires ont un prix. Non pas parce que les chansons cessent d’être bonnes lorsqu’elles deviennent populaires. Les deux Saguenéens débordent d’un talent rare. Mais parce qu’à force de grandir, elles finissent parfois par quitter le monde qui les avait rendues possibles.
Leurs morceaux sont nés dans un sous-sol, un garage, puis dans de petites salles, entre musiciens, amis et nerds de musique un peu fuckés. Ils ont grandi par le bouche-à-oreille. Puis, une vidéo s’en est mêlée. Et soudain, la digue a cédé.
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L’océan remonte jusqu’à René-Lévesque. Des silhouettes grimpent sur les lampadaires, les échafaudages, les sculptures. Dans les chambres d’hôtel et derrière les vitres des tours à bureaux, d’autres regardent sans entendre. Pendant quelques heures, Internet a décidé de prendre un corps. Je regarde cette foule immense et une question absurde me traverse : est-ce vraiment un concert plus fort que celui de l’an dernier ?
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Coincé sur le côté, j’imagine un détour. Si je ne peux plus avancer, peut-être pourrai-je contourner la foule et la photographier de l’arrière. Je prends les rues les plus larges. Mauvais calcul.
La marée déborde de partout. Elle s’infiltre dans les artères du Quartier des spectacles comme une eau qui cherche son lit. On avance au rythme des poussettes, des touristes et des enfants fatigués. Plus personne ne marche vraiment. Tout le monde dérive. Je finis par échouer devant une autre scène.
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Les Mirlos, vétérans de la cumbia péruvienne, jouent devant une foule composée, en grande partie, des exclus d’Angine. Et, contre toute attente, c’est ici que la fête semble la plus vivante. Personne ne cherche à gagner quelques mètres. On danse sans espérer. Seulement une chanson, puis une autre. L’air circule enfin. Les corps aussi. Je reste pour leur dernier banger, La Danza de Los Mirlos.
Les grands rassemblements produisent souvent ce paradoxe : on croit venir pour un seul événement. Puis, on découvre que les plus beaux moments se déroulent parfois dans son ombre.
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La soirée de samedi ressemblait au phénomène qu’elle célèbre : invraisemblable, presque irréel. On imagine mal Klek et Khn avoir déjà pris la mesure de ce qui leur arrive depuis un an. À vrai dire, samedi soir semblait dépasser tout le monde. Les organisateurs aussi. Ils ont couru derrière leur propre événement sans jamais vraiment le rattraper. Beaucoup ont chialé. Peut-être avec raison. Certains parlaient même d’une soirée dangereuse.
Et pourtant, elle a laissé la ville lui échapper. C’est peut-être ce qui la rendra mémorable.
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Pendant quelques heures, Montréal a eu le sentiment d’assister à un moment qui ne se répétera pas. Ce groupe improbable jouait encore devant les siens. Avant de repartir conquérir l’ailleurs. Avant le Japon, l’Allemagne, le Brésil. Avant les salles inconnues, les villes lointaines et les foules qui ne sauront jamais où se trouve Arvida.
Les phénomènes finissent toujours par partir.
Il nous restera le souvenir de cette soirée d’été où, pendant quelques chansons encore, les deux extra-terrestres jouaient à la maison.
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