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À la recherche du Cybertruck perdu

Mission : faire un tour dans le joujou futuriste d’Elon Musk.

Par
Hugo Meunier
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À part la démission de Trudeau, Trump qui menace d’envahir le Canada, Los Angeles qui brûle et Patrick Labbé qui meurt dans STAT, il ne se passe pas grand-chose dans l’actualité.

Le moment était donc idéal pour s’épancher durant beaucoup trop de mots (2 729, pour être exact) sur l’autre sujet de l’heure : le Cybertruck de Tesla.

Parce qu’il faut le reconnaître, ces mastodontes électriques qui semblent tout droit sortis de Blade Runner ne laissent personne indifférent. Et pas seulement parce qu’ils ont été créés par une compagnie appartenant à un bully multimilliardaire qui s’est payé la présidence des États-Unis comme cadeau de Noël.

Depuis quelques semaines, on les voit apparaître sporadiquement sur les réseaux sociaux, croqués sur le vif dans leur nouvel habitat naturel québécois où ils sont en circulation depuis novembre seulement. Pour l’instant, il n’y en a encore que très peu sur nos routes*, rendant la chasse au Cybertruck d’autant plus excitante.

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*J’ai écrit à Tesla pour avoir des chiffres là-dessus, sans succès.

Tout ce préambule pour mentionner que pendant que le pays tergiverse à savoir si Donald Trump est un troll de niveau olympique ou la réincarnation de Gengis Khan, je me suis lancé dans ma toute première mission de 2025 : faire une ride de Cybertruck.

– Franchement! Bébé fafa, t’as juste à te pointer chez un concessionnaire et le tour est joué. Dire que t’es (mal) payé pour faire ça!

Que je vous entends houspiller contre ce projet. Même ma boss – et de moins en moins amie – Rosalie m’a dit avec cette douceur qui la caractérise : « Quel sujet de marde, tout le monde en a déjà parlé! ».

Après un peu de fact checking que Meta n’apprécierait pas pantoute, il s’avère que non.

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Bon, OK, quelques chroniqueurs auto ont procédé à des essais routiers, dont mon ami Germain Goyer, qui bosse chez Écolo Auto et a publié son compte-rendu ici. « Il y a 10 ans, Tesla a révolutionné l’univers de la voiture et avec ce nouveau véhicule, la compagnie fait la même chose avec les pickups », me résume mon expert auto favori qui n’est toutefois pas convaincu de son efficacité sur un chantier de construction.

Et même si tout le monde en parle, encore très peu de gens ont grimpé à bord pour en faire un compte-rendu DE L’INTÉRIEUR (je suis très calme).

Vais-je parvenir à étancher ma soif d’attention en sillonnant les rues au « volant » de ce container sur roues?

Est-ce que cette nouvelle quête allait s’avérer aussi périlleuse que la virée en Antarctique de la fille de l’UQAM?

C’est ce que nous allons tenter de découvrir.

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Attachez vos ceintures (vrombissement de moteur électrique), on part!

Oh, et un message à ceux qui pourraient m’accuser d’offrir une infopub gratuite à Tesla : j’ai beau être un ami de Gaïa, le Cybertruck est selon moi l’objet roulant le plus horrible depuis le PT Cruiser et je n’en fais nullement la promotion.

De toute façon, personne ne peut se payer ça.

Un premier contact avec le monstre

Inspiré par Pierre Poilievre*, j’amorce cette mission sous le thème du gros bon sens, soit au concessionnaire Tesla de la rue Ferrier (congé hihi), situé entre la grosse orange Julep et l’entrée de Ville Mont-Royal.

*Habile, Hugo. Tu parles d’un sujet random en intégrant des liens avec l’actualité, très habile. Es-tu célib?

Contrairement au cliché qu’on se fait d’un concessionnaire de chars, aucun vendeur ne se garroche sur moi pour essayer de vendre un réfrigérateur à un Inuit. J’ai même l’impression d’être au Apple Store tellement on se sacre de moi. Parlant du Apple Store, j’ai rapidement appris que chez Tesla, tout se fait en ligne. Les questions, les réservations d’essais routiers, etc.

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Peu importe, le fruit de mes recherches trône au milieu de la salle de montre, toutes portières ouvertes comme une agace-pissette.

C’est la première fois que je vois un Cybertruck d’aussi près et comme on dit, on n’oublie jamais sa première fois (sauf avec Marie-Josée, mais j’étais nerveux).

Ne me reste plus qu’à le conduire. J’accroche un vendeur qui pitonne derrière son ordinateur et qui pète aussitôt ma balloune, comme Radio-Canada avec mon documentaire Péter la balloune (j’arrête, promis).

« Il n’y a pas d’essai routier possible avec ce modèle et la compagnie est très stricte avec les demandes de journalistes », souligne l’employé néanmoins sympathique, en me tendant un numéro de relations médias pour l’Amérique (incluant déjà le Canada).

Je leur ai écrit, en vain, mais ils m’ont quand même abonné à leur infolettre sans mon consentement, les esties.

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Tant qu’à être là, j’en profite pour visiter ce monstre en acier inoxydable, m’asseoir dedans, pis toute.

Premier constat : c’est assez minimaliste. À part un écran tactile qui contrôle tout, l’intérieur a l’air d’une boîte à savon chromée, avec un volant qui ressemble à celui d’un simulateur d’avion.

Le tout est bien sûr électrique (d’uh).

Assis derrière le volant, je me sens comme un humain du futur et j’entrevois presque l’avenir. Le Canada comme 51e État, Poilievre comme gouverneur, l’hymne national américain chanté par Salebarbes, les snowbirds qui font moins leurs frais, la blonde de Réjean Tremblay qui écrase des dindons sauvages en décapotable, nos Rocheuses PIS notre Grand Canyon, la disparition des frontières : bref, le rêve américain à portée de main.

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Et impossible de voir toute l’Amérique qui pleure dans le rétroviseur, puisqu’il n’y en a tout simplement pas, celui-ci ayant été remplacé par une caméra qui filme ce qui se passe derrière et le transmet en direct sur l’écran.

« J’aimerais ça l’acheter, mais c’est ben trop cher », soupire un papa qui s’émeut en regardant sa fille s’amuser avec les vitres électriques sur la banquette arrière.

Pas de farce, en refermant la portière au moment de descendre du truck, j’ai pogné un choc électrique.

S’habituer à la laideur

Bon. Même si je me suis familiarisé avec la bête, j’ai quand même échoué ma mission. Si Tesla ne veut pas me prêter un Cybertruck, je trouve ça où, d’abord?

Le vendeur a au moins été smatte en me donnant les endroits où des modèles sont présentement en démonstration.

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C’est peut-être un bon point de départ. Au pire, je me rabattrai sur des propriétaires.

Le premier se trouve à littéralement à dix minutes de marche, soit au chic Royalmount, ce nouveau centre d’achat situé au carrefour des autoroutes 15 et 40 (ouache) qui a récemment fait les manchettes pour avoir somme toute été un gros pétard mouillé de près de dix milliards de dollars.

J’envoie parallèlement un message via Facebook au Club Tesla Québec, qui regroupe depuis 2012 des propriétaires enthousiastes de bagnoles du constructeur texan. Le VP du groupe, Gad Elmoznino, accepte gentiment de sonder le seul de ses membres (ils sont environ 2000) qui possède un Cybertruck. Je croise les doigts pour qu’il accepte de me donner un lift.

En attendant, Gad confirme l’engouement des adeptes pour le nouveau kémion de l’espace. « C’est l’attrait de la nouveauté et le fait qu’il attire tellement l’attention. Ça me rappelle quand j’ai commencé à conduire une Tesla en 2011 », raconte Gad, qui a pu essayer le Cybertruck durant un week-end.

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Son attrait va selon lui de pair avec sa rareté. « Dès qu’on aura un modèle plus abordable, il deviendra plus accessible. Mais il a déjà beaucoup de succès sur le plan commercial, même si tout le monde n’est pas d’accord avec son look. Au début, je le trouvais affreux, mais je me suis habitué. Ça prend une période d’adaptation », analyse Gad Elmoznino.

Il ajoute que la personnalité controversée d’Elon Musk n’a pour le moment aucune incidence sur la popularité des produits Tesla.

« Il est de plus en plus polarisant, et s’il n’était pas sur le board de Tesla, ça ferait mon affaire. Mais je suis capable de séparer la personnalité du produit », résume Gad.

De son côté, l’expert automobile Germain Goyer juge extrême de s’attarder au personnage médiatique d’Elon Musk dans ce contexte. « Depuis quand tu dois endosser l’idéologie du propriétaire de l’entreprise où t’achètes un produit? »

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Il ajoute par le fait même que le comportement du conseiller spécial chargé de « l’efficacité gouvernementale » de Trump ne nuit en rien aux affaires. « Les deux véhicules électriques les plus vendus au Canada en 2024, ce sont des Tesla. » (En prime, ce sont aussi les véhicules les plus régulièrement impliqués dans des accidents de la route mortels.)

Le GOAT des centres d’achats

De retour au Royalmount où un modèle de Cybertruck en démo entre un Sports Experts et un magasin de chaussures Browns attire les regards des passants.

Des curieux salivent autour, se comportant comme des dirigeants de PME blainvillois dans les paddocks du Grand Prix de Montréal.

« Moi, je suis impressionné par sa forme, son design. C’est de la haute technologie », commente à chaud Hamoud, qui n’hésiterait pas à s’en procurer un s’il en avait les moyens. Sa femme opine à ses côtés. « Il est magnifique! », louange-t-elle.

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« On dirait que ça correspond à la promesse voulant que les futures voitures soient des ordinateurs ambulants », souligne pour sa part Jean-Michel.

Comme les voitures du futur n’ont pas encore rempli leur promesse de voler, je mets le cap au volant de ma rutilante Kia vers le Carrefour Laval, où un autre Cybertruck est offert en pâture aux plus voraces consommateurs de la province.

Au fond du stationnement, je remarque pour la première fois la vingtaine de bornes de recharge rapide pour véhicules Tesla. Elles sont toutes occupées, il y a même une file, mais aucune trace d’un Cybertruck.

« J’ai entendu dire qu’il est bulletproof (NDLR : pas tant), mais à 150 000 $, ça vaut pas la peine», laisse tomber Mery, satisfaite de sa Tesla à 60 000 $ achetée l’an dernier.

À l’intérieur du mail, le Cybertruck en démonstration fait courir les foules. Les gens sont nombreux à se photographier devant, à s’asseoir dedans, et à jouer avec les vitres électriques.

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En retrait, deux hommes chialent contre la laideur du véhicule. « En plus, c’est vraiment trop gros. Tu peux pas stationner ça à Montréal! », peste Sam.

Un employé sur place propose de m’inscrire – via un iPad – pour planifier un essai. Comme j’ai une gueule d’acheteur potentiel, je m’exécute. « On va vous contacter demain », m’assure-t-il.

Traquer le Cybertruck comme un cabochon

Le lendemain matin, je me lève en plein hiver. De la neige en janvier? Weird.

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Toujours bredouille, je me lance dans le plan cabochon de sillonner la ville dans l’espoir de tomber par hasard sur un Cybertruck.

Après tout, ça semble avoir fonctionné pour la moitié de mon fil Facebook (les autres se sont crissés dans un lac au jour de l’an).

Pour mettre toutes les chances de mon bord, je fonce vers l’ouest de la ville, là où les gens sont milliardaires.

Oui, je suis conscient de l’absurdité d’une mission visant à « brûler du gaz pour trouver un char électrique ».

Je demande aussi l’aide des réseaux sociaux (je suis un influenceur), ce qui me vaut quelques pistes. « Il y en a un dans les Shops Angus! », « le proprio du Jardin de Panos en a un », « y en a un qui traîne proche des bureaux d’URBANIA ».

Je fais le tour de ces endroits, sans succès.

Aussi bien chercher une bonne blague dans le Bye Bye 2024.

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Je tente même un croche vers le Quartier Dix30 de Brossard, où se trouvent d’autres bornes de charge rapide, au cas où. Aucun succès ici non plus. Mes chances s’amenuisent.

Et comme j’allais jeter la serviette… Dring dring!

– Hugo Meunier, journaliste d’enquête.

– Salut, mon nom est X (il préfère garder l’anonymat, il ne se prend pas pour le réseau social d’Elon Musk). Si tu veux faire un tour de Cybertruck, rejoins-moi dans une heure à cette adresse. (clic)

Le seul membre du fan club de Tesla à être propriétaire d’un Cybertruck a retourné mon appel et en plus, il accepte de me faire faire un tour de machine.

Je sais maintenant comment Marie-Maude Denis se sent chaque jour.

Vivre la bête de l’intérieur

Notre homme m’accueille au lieu de rendez-vous, dans le quartier industriel de Ville Saint-Laurent. Ma quête tire à sa fin.

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Il l’a fait « wrapper » en noir, pas mal plus beau que le stainless habituel. J’ai droit à la visite du propriétaire.

Dehors d’abord, malgré le froid mordant. Jean* ouvre la boîte arrière à l’aide d’un bouton, puis un étrange coffre avant, nommé le « frunck ».

*Prénom fictif.

Le festival du gadget se poursuit une fois dans le véhicule. Chauffage, ventilateur, caméras en direct, système de son : tout est relié à l’aide d’une application et suffit d’avoir son cellulaire pour faire démarrer tout ça. Même le coffre à gants s’ouvre grâce à une commande vocale (j’en reviens toujours pas).

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Ça, c’est sans compter les easter eggs qu’il découvre encore, par exemple, pour faire apparaître des trous de balle sur le modèle reproduit sur l’écran tactile.

Et bien sûr, la fameuse conduite automatique. Jean tape une adresse pour m’en faire la démonstration.

« Visibilité de la caméra limitée », s’oppose l’ordinateur, qui refuse d’activer le pilote automatique.

Oups, faux départ.

« Je connais pas encore tous les menus, je suis à peu près à 50–60 % de connaissance », rigole Jean, bon joueur.

Il assure que, malgré quelques railleries, le Cybertruck est compatible avec notre hiver. « Toutes les voitures électriques perdent de 15 à 20 % de capacité en hiver, mais 292 kilomètres d’autonomie, ça va. »

Jean n’a pas dit son dernier mot et passe à la conduite manuelle, qui n’a rien de très sorcier non plus. Je l’avoue, la sensation est assez unique.

Aucun son ou presque, le véhicule semble flotter au-dessus de la route tellement on est haut et j’ai l’impression d’être dans un simulateur.

« Il n’est peut-être pas joli, mais je me sens comme dans un manège à La Ronde chaque fois que j’embarque », décrit Jean, visiblement encore sur son nuage.

En roulant dans le quartier, il me raconte avoir patienté cinq ans avant d’avoir son camion. Ça faisait déjà dix ans qu’il conduisait un véhicule électrique, mais il avait besoin d’un pickup pour charrier du stock. Au début du mois de novembre, Jean s’est joint à la trentaine de personnes qui ont pris possession de leur Cybertruck à Laval.

Il assume le prix exorbitant de la bébelle. « C’est mon cadeau pour mes 65 ans. Mon cadeau de retraite, aussi. Mes enfants sont grands et j’ai eu cinq ans pour ramasser ça. Mais disons que parmi les trente acheteurs, tout le monde avait les cheveux gris », admet-il, sourire en coin.

Bref, le Cybertruck est peut-être le nouveau joujou des boomers écolos. C’est déjà mieux que les horribles motos Spyder.

Pour le côté tape-à-l’œil, Jean ne cache pas attirer beaucoup l’attention, ce qui n’est pas naturel pour cet introverti.

Quand je le sonde enfin sur le paradoxe de conduire un véhicule électrique déguisé en Hummer créé par un entrepreneur polarisant très proche de Donald Trump, il réfléchit un instant.

« Quand j’ai passé ma commande, Musk n’avait pas la même image. C’était un homme d’affaires avec des idées brillantes. Maintenant, comme bras droit de Trump, c’est à l’envers de mes convictions profondes, mais je préfère l’œuvre à l’artiste », explique Jean, en rangeant le Cybertruck sur l’accotement.

Le Saint-Graal électrique

Cette quête restera toutefois incomplète tant que je n’aurai pas essayé de dompter moi-même cette bête d’acier inoxydable.

« À toi de jouer », m’invite généreusement Jean, étonnamment confiant à l’idée de prêter ce Saint-Graal électrique au propriétaire d’une Kia Rondo 2011 qui ignore encore où se trouve le réservoir de lave-glace.

Après un rapide cours de conduite, je démarre en douceur en appuyant légèrement sur l’accélérateur.

OK, pas le choix d’admettre que la conduite est facile, agréable, avec cette sensation permanente de jouer à Mario Kart dans le confort de mon salon.

Par contre, c’est vraiment bizarre de conduire en regardant à la dérobée un écran d’ordi au lieu du rétroviseur.

Je suis aussi très haut, ce qui flatte mon sentiment de supériorité dans le sens du poil. Le temps de crier : « Je suis le maître du monde! », et me voilà revenu à mon point de départ, en levant simplement le pied de l’accélérateur pour freiner.

Je me gare avec le sentiment du devoir accompli, soulagé de ne pas avoir encastré sur l’autoroute métropolitaine une bébelle valant presque quatre fois le salaire annuel moyen d’une éducatrice en petite enfance.

Je quitte Jean en le remerciant d’avoir contribué au succès de cette mission.

Suis-je le même depuis que j’ai conduit un Cybertruck? Depuis que j’ai goûté à l’euphorie d’être à la fois très, très viril ET écologique?

Dur à dire, mais au moins, aucune chance qu’Elon Musk ne me traite de fille.