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Reportage

Le saumon des pauvres

3 juin 2026

Chaque début d’été, une véritable marée humaine prend d'assaut le bord de l'eau pour pêcher l'alose savoureuse.

⚠️ Cette vidéo contient des scènes de pêche, incluant des images de poissons morts. Ce contenu peut être troublant pour certaines personnes.

C’est un mystère urbain qui se répète à chaque début d’été. Pendant quelques semaines à peine, les berges de la rivière des Prairies se noircissent de monde. Des lignes tendues, des regards rivés sur le courant : tous viennent se frotter au même poisson, l’alose savoureuse.

On l’appelle aussi le « saumon des pauvres ». Comme lui, l’alose passe sa vie dans l’océan avant de remonter le Saint-Laurent, guidée par son odorat, pour revenir frayer exactement là où elle est née.

Sa course s’arrête près de la rue Gingras, dans Montréal-Nord, contre le béton du barrage qui sépare l’île de Laval. Quand les aloses débarquent, elles sont si nombreuses qu’on les voit fendre la surface à quelques pieds du bord. Et derrière elles, les pêcheurs finissent par migrer, eux aussi.

La saison commence habituellement quand les lilas se colorent ou que les pissenlits blanchissent. On dit aussi que ça s’échelonne de la fête des Mères à la Saint-Jean-Baptiste. Mais pour la communauté de la rive, le temps s’arrête quand l’alose part et reprend quand l’alose revient.

Les journées de beau temps, le pied du barrage déborde et jusqu’à 300 personnes peuvent s’y entasser.

Une mosaïque montréalaise sur les roches

Sur les berges, c’est une mosaïque montréalaise qui s’anime. Les mots se traduisent, se mélangent et se perdent dans la musique des rapides. Dans les souvenirs des anciens, qui reviennent ici chaque année, on y croisait que les vieux « Québs » et les Italiens. Puis, sont arrivés les Vietnamiens de Saint-Michel, suivis des communautés chinoises.

Aujourd’hui, sous l’ombre des saules pleureurs, des jeunes et des retraités de toutes origines pêchent, coude à coude. Les lignes s’emmêlent souvent, les langues aussi.

Parfois, la tension monte. Un des participants raconte :

« Il me frôlait les oreilles. J’ai été obligé de monter le ton : “Va-t’en d’ici, parce que j’vais te maudire une claque.” »

Mais tant que ça mord, l’harmonie tient bon.

Pendant la saison, les rivages se maquillent en carnage. Partout, des roches couvertes de sang, et des écailles qui brillent au soleil. Dans la bouche des habitués, les chiffres s’emballent : on peut en ferrer jusqu’à 100 dans une seule journée.

Avec une limite de cinq prises par jour, la rivière se transforme chaque année en buffet populaire, parfait pour remplir le congélo.

Chacun sa technique, chacun son éthique

Pour sortir l’alose, chacun a sa technique, chacun son éthique. La plupart pêchent au petit moulinet avec un jigger, tandis que les puristes s’alignent à la mouche. D’autres profitent de la densité des bancs pour pratiquer l’accrochage ou le snagging – de gros hameçons lancés dans la masse en espérant harponner un poisson au passage, ou le cueillir à la puise.

Quand l’abondance débarque, le braconnage n’est jamais bien loin. Pour les agents de la faune, c’est un casse-tête sans fin. Quand ils apparaissent sur la rive avec leur casquette rouge, les chaudières pleines et les sacs de vidange n’appartiennent soudainement plus à personne. Une vieille partie de cachette, aussi ancienne que la pêche elle-même.

Devant la rivière, tout le monde lance sa ligne avec les mêmes chances. Un rituel où, chaque début d’été, la vie s’obstine encore à remonter le courant.

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