Reportage
3 jours pour comprendre la rage au volant
Est-ce que les gens sont enragés sur la route?
Un simple regard noir, un klaxon un peu trop long, un geste d’impatience qui dérape. La rage au volant est devenue un phénomène bien réel au Québec. Selon une enquête récente du Devoir, les cas recensés par les corps policiers ont bondi de près de 20 % entre 2022 et 2024. Ce n’est plus seulement une question d’incivilité ou de jurons lancés derrière un pare-brise : on parle d’agressions, de pertes de contrôle, parfois de violence physique.
Pour comprendre cette tension qui gronde sur nos routes, l’équipe est partie à la rencontre de ceux et celles qui la vivent au quotidien. Pendant trois jours, dans différentes villes et à Montréal à l’heure de pointe, on a observé ce climat d’irritation qui semble s’installer un peu partout. Le constat est clair : la voiture devient trop souvent le lieu où s’expriment nos frustrations accumulées.
La route comme exutoire
Un camionneur d’expérience, 34 ans de route derrière lui, témoigne : « Le monde a plus de patience. Ça coupe, ça zigzague, ça se tasse au dernier moment. » Pour lui, le stress au volant est devenu la norme, un réflexe collectif qu’on ne questionne plus.
De la frustration à la déshumanisation
Le psychothérapeute Normand Dumas décrit la rage au volant comme une forme extrême de déconnexion émotionnelle. « Quand on est fâché, on ne voit plus une personne devant soi, on voit juste une voiture », explique-t-il. Cette perte d’empathie mène à la déshumanisation : on oublie que l’autre, derrière son volant, vit peut-être un moment difficile ou a simplement eu une seconde d’inattention.
Pour ses patients, il a trouvé une métaphore parlante : le check engine. « Quand ton témoin s’allume dans ta voiture, c’est un signe qu’il y a quelque chose à réparer. C’est la même chose pour tes émotions », dit-il. Selon lui, chaque accès de colère est un signal intérieur, une invitation à comprendre ce qui déborde. Refouler ou ignorer ce signal ne fait qu’aggraver la panne.
Une expérience révélatrice
Au fil des trajets, l’équipe n’a pas été témoin de scènes d’agression extrême. Pas de battes de baseball, pas de conducteurs furieux prêts à en venir aux mains. Mais la tension était palpable. En respectant simplement les limites de vitesse, les klaxons se sont faits entendre, les dépassements serrés se sont multipliés. Comme si la patience, sur la route, était devenue un luxe.
L’expérience aura au moins permis une chose : rappeler que la rage au volant ne naît pas dans le trafic, mais en nous. Elle s’enflamme quand on laisse les frustrations de la vie quotidienne s’accumuler sans les reconnaître.
Reprendre le contrôle, autrement
La route, dit Normand Dumas, est un miroir. Ce qu’on y projette dépend de l’état dans lequel on y entre. Prendre le volant, c’est aussi prendre la responsabilité de ses émotions. S’arrêter, respirer, comprendre son check engine intérieur — des gestes simples, mais essentiels pour éviter de transformer le volant en défouloir.

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