J'écris aux TikTokeurs les plus populaires de mon échantillon. Puis, à des administrateurs de pages Reddit de contenu graphique. Je veux une entrevue, un courriel, un message vocal, une insulte, au pire, m’expliquant pourquoi ils publient du contenu morbide. Aucune réponse.
Dernier essai. J’ai, sur mon radar, feu BestGore.com. Un site de contenu graphique tristement célèbre au Canada. En 2012, son fondateur Mark Marek y a publié le meurtre de Lin Jun, filmé par son assassin, Luka Magnotta. En 2016, Marek a plaidé coupable à une accusation de corruption des mœurs.
Le site internet n’est plus actif depuis 2020. Son propriétaire y a laissé un dernier message indiquant qu’il quittait pour se concentrer sur sa famille et sur sa santé. Il y laisse toutefois une adresse courriel. Je tente ma chance.
Quelques jours plus tard, je reçois une réponse. Mark Marek accepte de répondre à mes questions par courriel.
« À l’époque, il y avait beaucoup de contenu graphique sur Internet. Ce qui manquait, c’était du contexte. Tu pouvais trouver tout le gore que tu voulais, mais presque jamais l’histoire derrière », m’écrit-il quand je lui demande pourquoi il a fondé BestGore. « Il s’avère que les gens appréciaient ces informations et ça les faisait revenir sur le site. »
Entretenir son site, m’apprend-t-il, lui prenait quelque 18 heures par jour.
Et c’était quoi, le contenu le plus populaire? Ça varie, explique-t-il. Les vidéos de torture et d’exécutions par des cartels mexicains. Celles produites par l’État islamique. Les décapitations de personnes importantes.
Mais pourquoi filme-t-on de tels actes? Pour en faire des outils de propagande? Pour faire passer un message à des rivaux? « Absolument. Le Mexique a été transformé en spectacle par des cartels qui se font compétition pour produire la vidéo la plus bizarre. Mais leur objectif principal, c’est de s’intimider. »
Je lui explique le sujet de mon reportage, soit le fait que des jeunes puissent tomber sur des vidéos choquantes par hasard sur des plateformes qui ne sont pas dédiées à ce type de contenu. Je lui demande ce qu’il en pense. « Des enfants sont estropiés dans des guerres ou mutilés dans des accidents au moment où l’on se parle. On ne peut pas restreindre l’accès à la vraie vie. La vraie vie se passe quand et où elle se passe. »
Sa réponse ne me surprend pas. Un tour rapide sur les forums de contenus graphiques ultraviolents vous suffira pour constater que c’est le discours adopté par la majorité des consommateurs et agrégateurs de gore. Une image non censurée et « réelle ». Elle est presque vue comme du contenu éducatif.
Vision qui fait écho à ce que Marek m’avait écrit au tout début de son message : « Le gore est une partie inévitable de la vie. »
Ce reportage a été rendu possible grâce aux bourses d'excellence de l'Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ)
