Les entrevues d’Hugo Meunier
Saison 02 - Ép. 19
L’origine de l’amour selon Alexandre Jardin
Entre littérature, engagement citoyen et « réinitialisation » du cœur
Notre invité de la semaine, Alexandre Jardin, a eu plusieurs vies: superstar du roman avec Le Zèbre, Fanfan ou l’île des gauchers; mémoire d’une famille dysfonctionnelle avec Le Zubial, Des gens très bien, Le roman des Jardins ou Frères et fabulateur avoué mais repentant avec Le roman vrai. En dehors des livres, il milite, à la tête du mouvement populaire #Les gueux, et passe proche de se lancer aux présidentielles en 2017. Ah et il se transforme parallèlement en amoureux transi, après un coup de foudre d’abord épistolaire avec une Ontarienne. Le revoilà en grande forme avec son dernier roman La femme qui inventa l’amour, où il a l’audace de remonter à la source de l’amour.
Le Québec : une société réussie
Habitué du Québec depuis des décennies, Jardin ne tarit pas d’éloges sur la Belle Province, qu’il qualifie de « société réussie ». Pour lui, la grande victoire des Québécois n’est pas uniquement politique, elle est humaine. « Cette confiance en soi… c’est magnifique », s’enthousiasme-t-il, notant que les adolescents d’ici affirment leur identité avec une assurance qui manque cruellement à la jeunesse française. Il voit dans cette « possibilité d’être soi » un héritage de René Lévesque, qu’il admire non pas comme un politicien, mais comme un homme « fou amoureux du Québec » qui a su donner confiance à tout un peuple.
L’invention de l’amour : un concept révolutionnaire
Dans son dernier roman, Alexandre Jardin nous transporte au XIIIe siècle avant notre ère, dans les sommets de l’Himalaya. Il y raconte l’histoire de Xi, la femme qui, selon lui, a « conceptualisé » l’amour. Pour l’écrivain, l’amour n’est pas une donnée naturelle comme l’eau ou le feu ; c’est une invention culturelle.
« L’amour, c’est la plus grande des désobéissances », explique-t-il. Dans une société régie par la peur et l’ordre, dire « je t’aime » revient à dire « J’existe ». C’est l’émergence du « moi » face au groupe, une épidémie de sentiments qui menace les fondements mêmes du pouvoir autoritaire. Jardin voit dans ce récit un « brûlot contre la civilisation de la peur ». À ses yeux, aimer est un acte politique qui permet de ne plus être possédé ou limité par ses angoisses.
Du roman vrai à l’engagement « Gueux »
L’entretien aborde également la transition plus personnelle de Jardin, amorcée avec Le Roman vrai. Après avoir longtemps « maquillé » la réalité de sa famille complexe à travers ses fictions, il a ressenti le besoin de revenir au réel. Ce besoin de vérité se reflète aujourd’hui dans son militantisme.
Fondateur du mouvement « Lire et faire lire », qui mobilise 20 000 bénévoles en France et se déploie au Québec pour transmettre le plaisir de la lecture aux enfants, Jardin s’est aussi fait le porte-voix des « Gueux ». Ce mouvement est né d’une rencontre fortuite avec un maçon en colère, incapable de récupérer ses enfants le week-end à cause de réglementations écologiques qui excluaient son vieux véhicule des centres-villes. « L’écologie, à l’origine, c’est une tendresse envers le monde… certainement pas un délire idéologique qui devient une violence sociale », martèle l’écrivain.
Un homme « réveillé »
À 60 ans, Alexandre Jardin se dit plus « réveillé » que jamais. Son bonheur ne réside pas dans la facilité, mais dans un engagement total, qu’il soit littéraire ou démocratique. Qu’il milite pour une démocratie à la suisse ou qu’il écrive sur la naissance des sentiments, le moteur reste le même : l’abandon complet et l’absence de calcul.
Pour Jardin, l’important n’est pas de dormir sa vie, mais de l’assumer avec courage. « C’est extraordinaire, la grandeur de l’autre, parce que ça réveille », conclut-il, nous invitant tous à une « réinitialisation du cœur ».

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