.jpg.webp)
Il y a de ces nouvelles qui exposent encore les abus d’une époque essoufflée, malgré une crise récente qui aurait dû modérer les ardeurs de certains gros sabots corporatifs.
On me pose souvent des questions sur le capitalisme. Bien que je prône la nationalisation des ressources naturelles ou la gratuité scolaire, je demeure un partisan d’un système économique basé sur la libre entreprise partout où elle est pertinente. La condition de base est cependant qu’il existe un cadre légal et réglementaire solide pour éviter les dérives. Donc en faveur du capitalisme, mais contre ses abus et ses dérives.
Par exemple, c’est un nécessaire cadre réglementaire qui a fait défaut au États-Unis à l’aube des années 2000, où l’on avait pratiquement remis aux banques le pouvoir de s’auto-réglementer. Les banquiers ont évidemment vu à leur profit maximal dans un marché immobilier haussier, ce qui, au fond, est leur rôle, et ont fait fi de toute responsabilité sociale en octroyant des hypothèques spéculatives par milliards à des gens qui n’avaient ni revenu, ni travail, ni actifs en garantie. On les appelait d’ailleurs dans le jargon les prêts NINJA (pour No Income, No Job, No Assets).
Ce qui devait arriver arriva, comme dans chaque crise financière, et l’éclatement de cette bulle coûte encore cher à l’économie mondiale. Ce n’est pas le capitalisme qui est à blâmer, c’est sa mauvaise supervision par un État dont le rôle est de voir à l’intérêt collectif. Ce rôle ne peut pas être joué par autre chose que l’État: l’intérêt collectif ne se privatise pas. On a évité ici ce problème hypothécaire américain parce que notre supervision gouvernementale du secteur bancaire était meilleure. Simplement.
Tout ça pour en arriver à cette nouvelle tout fraîche qu’une compagnie minière songe à poursuivre le Québec pour plusieurs millions, voire centaines de millions de dollars de fonds publics parce que le gouvernement a « osé » imposer une étude du BAPE (Bureau d’audiences publiques sur l’environnement) sur son projet de mine d’uranium. Le but de ces études est évidemment de s’assurer que le projet soit acceptable sur les plans social et environnemental, et c’est bien sûr la bonne chose à faire. Imaginez, tout ça à propos d’une ressource qui, de toute façon, appartient à la collectivité et non pas à cette compagnie. En voilà tout un exemple de dérive d’un système capitaliste dans lequel certaines démarches frôlent la lubie, arrogance en prime, en espérant en bout de piste que des procédures légales pourront enrichir quelques personnes avec une ressource collective dont on n’est même pas certain qu’elle puisse être exploitée sans conséquences trop négatives (pour la collectivité, on s’entend, parce que les grands actionnaires qui veulent s’enrichir avec le projet ne vivent pas vraiment dans la région, voyons donc).
Y’a toujours bien des limites, me dis-je. Vous en voulez une autre bonne? La route qui longe le projet a été financée à plus de 300 millions de dollars par… vos taxes et impôts publics.
Cette compagnie s’appelle Strateco. En partie comme dans « stratégie », pourrait-on déduire à la lecture de son nom. Or, Strateco a été tout sauf stratégique. Ceux qui ont suivi ce dossier savaient bien que, depuis plusieurs années, une partie des populations locales (incluant des populations autochtones) s’oppose à ce projet. Il n’a jamais fait l’unanimité, loin de là. Qui plus est, des médecins sont montés aux barricades contre ce projet uranifère situé pas trop loin de Chibougamau. Donc sur le plan de l’acceptabilité sociale, c’était mal parti pour Strateco. Comme toutes les autres minières, elle se targuera pourtant dans ses communications de vouloir respecter les trois axes du développement durable (social, environnemental, économique). Bonjour la planification stratégique. Avaient-ils songé au nom Improvico aussi?
Qu’une compagnie minière innove en créant une méthode révolutionnaire d’extraction, elle méritera qu’on la paie généreusement. Qu’une autre développe une technique moins dommageable pour l’environnement, elle méritera sa pécune. Mais qu’une compagnie procède de la sorte pour tenter de s’enrichir avec une ressource qu’elle n’a pas inventée, ne voyant pas tous les drapeaux qui se levaient tout au long du projet lui indiquant que la population n’était pas encore convaincue de la chose, c’est détestable. La prise de risque calculé est courante en finance ou dans les grandes industries. Celle-ci a été très mal faite.
Dans ses communiqués, Strateco assimile à des « fautes commises » par Québec le simple devoir de prudence de tout bon gouvernement qui voudrait d’abord s’assurer de la validité d’un projet comme celui-là. Elle qualifie de « changer les règles du jeu de façon arbitraire » le fait qu’un nouveau gouvernement n’ait pas les mêmes approches que celui qui a précédemment dormi aux commandes pendant 9 ans dans le secteur minier. Si la compagnie comptait sur la relative complaisance du gouvernement pour pouvoir ignorer les principes de développement durable, ce n’est pas notre problème.
Et s’il est un abus qu’on ne devrait jamais accepter, c’est que des projets privés aient préséance sur les gouvernements élus. C’est la population du Québec qui choisit ses gouvernements et qui les remplacera si elle considère qu’ils ne font plus l’affaire. Que toutes les compagnies, minières ou autres, continuent de veiller aux intérêts de leurs actionnaires, soit, c’est leur boulot. Mais qu’elles le fassent à l’intérieur des limites que le gouvernement a fixées pour veiller aux intérêts collectifs. C’est son boulot.