Xénophobie anti-asiatique sur fond de pandémie

« Je suis pas raciste, mais… » dans un quartier près de chez vous.

« Toi, t’es née dans du pâté chinois ha ha ha ! », m’a-t-on déjà balancé, à l’heure de la récré. Deux petits morveux à l’élémentaire, dont les prénoms m’échappent, se sont fait passer un savon par l’enseignante, car je n’allais certainement pas me laisser marcher sur les pieds, moi qui ne suis pas née dans un plat – mais bien dans la Belle Province. Ce ridicule épisode teinté de racisme m’est revenu le jour où, sur Instagram, une personne a dénoncé dans une story un établissement qui demandait à sa communauté si l’on ne doit pas renommer le pâté chinois. Le restaurant s’est par la suite excusé de sa bêtise. Sorry we got caught? Le mal était fait. Depuis l’incident, le pub a supprimé sa publication d’excuse (et a annoncé qu’il recherchait un spécialiste en création de contenus et gestion des réseaux sociaux !). Un autre resto suggère, dans son menu, et je cite, du « pâté covid ».

What the fuck?  

Tombent les masques

Incidents racistes, commentaires désobligeants, voire même des actes violents liés aux craintes du coronavirus — dont l’origine a été retracée dans un marché public en Chine, en décembre dernier.  

Derrière l’humour se cache malheureusement toujours un peu de vérité. Ces « plaisanteries inoffensives » dissimulent un racisme latent et les réseaux sociaux ne font que témoigner du retour de cet ostracisme. Car oui, le racisme envers les personnes d’origine asiatique n’est pas récent : j’y reviendrai plus tard. Alors que le monde entier navigue dans un contexte incertain et sans précédent, on assiste à une montée de la xénophobie envers les communautés asiatiques. Incidents racistes, commentaires désobligeants, voire même des actes violents liés aux craintes du coronavirus — dont l’origine a été retracée dans un marché public en Chine, en décembre dernier.  

Avant même le confinement et la distanciation sociale, les gens ont déserté les commerces et les restaurants dont les propriétaires sont d’origine asiatique. On change de trottoir lorsqu’on croise une personne aux yeux bridés. On évite de s’installer à ses côtés dans les transports en commun.

(Restez chez vous guys ! Je vous parle d’une époque où on pouvait encore sortir pour une activité autre qu’une marche ou pour des besoins essentiels).

Résurgence du racisme anti-asiatique en Europe et ailleurs

Au début de l’année, en France, à la une du Courrier Picard, on pouvait y lire la maladroite ligne « Alerte jaune ». Son éditorial intitulé « Le péril jaune ? » en a également fait sourciller plus d’un sur la toile. Le quotidien s’est ensuite confondu en excuses. Développée au XIXe siècle, l’expression « péril jaune » est historiquement liée à des clichés racistes qui ciblent la communauté asiatique. Comme le stipule L’Obs, ces termes obsolètes étaient associés à la peur occidentale de voir les peuples d’Asie gouverner le monde. À travers le mouvement #JeNeSuisPasUnVirus, les Français d’origine asiatique dénoncent les moqueries, les amalgames et les actes discriminatoires. Une campagne de sensibilisation a même été lancée par l’association SOS Racisme à cet effet.

À la « Kung Fu Panda », vêtus d’habits caricaturaux chinois, de jeunes étudiants flamands ont pris la pose derrière une pancarte où il était noté « Corona Time », en Belgique. La Sint Paulus School est allée jusqu’à partager le cliché sur ses pages Instagram et Facebook. Slow clap.

En Italie, des touristes chinois se sont fait cracher à la figure. Au Texas, aux États-Unis, un père de famille et ses enfants de 2 et de 6 ans ont subi une attaque au couteau. Le suspect avait indiqué avoir poignardé la famille croyant que celle-ci était chinoise et infectait les gens avec le virus. D’autres incidents ont également été rapportés en Australie, au Royaume-Uni et ailleurs.  

Pattern de plus en plus violent, non ? Soupir.  

Le Québec n’est pas en reste

La multiplication d’épisodes racistes n’épargne pas le Canada et le Québec, loin de là. Outre lorsque la « drague flirte avec le racisme » au temps du coronavirus sur les applis de dating, ça ne s’arrête pas qu’au numérique. Une série d’actes racistes s’est déroulée un peu partout sur le territoire.

À Chicoutimi, une jeune femme d’origine chinoise s’est fait sommer, en mars, de « retourner dans son pays pour ne pas contaminer tout le monde », après qu’un individu ait appuyé sur l’accélérateur de son véhicule, alors qu’elle se trouvait dans sa mire.

Des pagodes vietnamiennes ont été saccagées au mois de février, dont le Chua Quan Am, où petite, je passais mes dimanches après-midi à parfaire ma langue maternelle, car je maîtrisais mieux la langue de Molière ! Pincement au cœur. Quand bien même que le Service de police de la Ville de Montréal a révélé que la vague de vandalisme n’avait aucun lien avec le coronavirus, je demeure plutôt sceptique.

Après que deux hommes d’origine coréenne aient été poignardés dans la métropole, le consulat de Corée a émis une mise en garde à ses ressortissants à la mi-mars.

À Chicoutimi, une jeune femme d’origine chinoise s’est fait sommer, en mars, de « retourner dans son pays pour ne pas contaminer tout le monde », après qu’un individu ait appuyé sur l’accélérateur de son véhicule, alors qu’elle se trouvait dans sa mire.

Ce ne sont là que de menus exemples de xénophobie que subissent les communautés asiatiques par les temps qui courent.

« Je ne suis pas raciste, mais »

En 2019, une Montréalaise d’origine coréenne — adoptée et élevée en Gaspésie — avait créé une page Facebook pour documenter les commentaires haineux qu’elle subissait depuis son enfance à cause de ses traits. Son but, avait-elle souligné, n’était pas de se plaindre, mais  « d’éduquer et de mettre des mots sur des problèmes ». Sa page, Je ne suis pas raciste, mais a depuis changé de vocation. Sa fondatrice partage davantage d’articles de presse plutôt que des anecdotes personnelles. Recevant une pluie de haine, dont un message de la part d’une journaliste (!) qui lui avait écrit pour lui dire que son initiative « n’était que pure connerie », elle avait décidé de clore sa page de manière définitive en insistant sur l’importance et la nécessité de « critiquer, de dénoncer, de poser des questions difficiles afin d’exiger des réflexions et des changements pour la protection des individus ».

Au mois de février, pour éviter le profilage racial résultant de l’association entre le coronavirus et les personnes d’origine asiatique, le Service de police de l’agglomération de Longueuil travaillait de concert avec les commissions scolaires et les autorités de santé publique.

Puis, en réponse à la montée du racisme lié à la pandémie, un Regroupement contre le racisme envers les Asiatiques au Québec a récemment été fondé sur Facebook. Le groupe vise notamment à dénoncer des incidents à caractère raciste, offrir du soutien émotionnel pendant la crise et suggérer des moyens d’action contre le racisme pour protéger la communauté. À peine 10 jours après sa création, plus de 2300 membres le composent. 

Enfin, le 3 avril dernier, La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse s’est dite préoccupée par les « actes discriminatoires et les manifestations de racisme qui pourraient survenir dans le contexte de la pandémie  et qui viseraient notamment certaines personnes appartenant à des minorités racisées, particulièrement les personnes d’origine asiatique ». La vice-présidente de la Commission, Myrlande Pierre, a affirmé que « la lutte contre la pandémie ne doit servir de justification à aucune forme de discrimination ».

Voilà où je voulais en venir.

En aucun cas, les actions racistes évoquées dans ce billet ne sont tolérables. La raillerie entourant le pâté chinois n’est pas « simplement qu’une blague ». Et qu’on ne vienne surtout pas s’écrier « qu’on ne peut plus rien dire de nos jours ». Si on estime qu’on ne peut plus rien dire, alors on doit revisiter nos privilèges.

C’est la crainte du virus qui a levé le masque sur le visage véritable des racistes — le coronavirus n’étant qu’un prétexte.

La peur peut mener à des comportements irrationnels, surtout en temps de crise. On l’a observé avec cette ruée vers le papier de toilette créant une pénurie. Professeur de psychologie à l’Université de Colombie-Britannique et auteur de La pathologie des pandémies, Steven Taylor a déclaré que les consommateurs s’accaparent du papier de toilette pour s’en servir comme objet porte-bonheur. Qui aurait cru qu’un rouleau de papier hygiénique deviendrait un symbole de sécurité ? En temps d’épidémie, on recherchera également un bouc émissaire. L’Histoire le rappelle, lorsqu’un virus se répand, une communauté sera stigmatisée. Au Moyen-Âge, le peuple juif a été désigné responsable de la peste noire, accusé à tort d’empoisonner l’eau des puits. Apparue en France et aux États-Unis, la pandémie de la grippe espagnole a été baptisée ainsi parce que l’Espagne a été le seul pays à publier librement sur cette maladie, puisqu’elle n’était pas concernée par le secret militaire durant la Première Guerre mondiale. Dans les années 1980, c’était au tour de la communauté homosexuelle d’être marginalisée à cause du VIH, bêtement appelé à l’époque « GRID », pour « gay-related immunodeficiency disease », avant d’être rebaptisé Sida. Ces maladies ont désigné des boucs émissaires, servant d’exutoire à une population en panique, et la COVID-19 ne fait pas exception. Un virus n’a pas d’ethnicité et infecte indistinctement les personnes issues de toutes origines ou nationalités.

C’est la crainte du virus qui a levé le masque sur le visage véritable des racistes — le coronavirus n’étant qu’un prétexte.

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