Xavier Camus : l’homme révolté du web

Faites attention à ce que vous écrivez sur les réseaux sociaux.

Xavier Camus me donne rendez-vous au cégep où il enseigne, encore désert à cause du congé des Fêtes.

Seule contrainte : « je préférerais que ça ne soit pas une entrevue filmée », me demande le principal intéressé, via Messenger.

Qui est Xavier Camus au juste? Là est la question.

C’est un homme timide au crâne rasé qui me tend la main dans l’entrée de l’établissement de la rue Saint-Hubert.

« Je veux contribuer au débat social, aider des gens à avoir des prises de conscience », affirme l’homme de 42 ans

Il n’est ni journaliste, ni chroniqueur, ni activiste, ni polémiste et il rejette l’étiquette de justicier (sauf si ça signifie que la justice sociale lui tient à cœur nuance-t-il). « Je veux contribuer au débat social, aider des gens à avoir des prises de conscience », affirme l’homme de 42 ans, qui est prof de philo depuis quelques années dans quelques cégeps, dont celui d’Ahuntsic. 

Pour briser la glace, il m’explique apprécier l’anonymat relatif dans lequel il mène ses activités.

Une des rares photos de lui qui circule est l’avatar de sa page Facebook, suivie par plus de 10 000 personnes (dont moi). 

Pour ceux qui l’ignorent, Xavier Camus s’est fait connaître en publiant sur le populaire réseau social, mais aussi sur son blogue, des synthèses ou des coups de gueule – captures d’écran à l’appui – au sujet de comportements virtuels d’individus qu’il associe à l’extrême-droite. Personne n’y échappe, tant les chroniqueurs de grands quotidiens (bon ok c’est souvent les mêmes) que le quidam qui s’amuse à croquer du Musulman à coup de «Tokébec icitte» en direct des rayons de la section Halal d’un supermarché.

Une des rares photos le mettant en scène, tirée de Facebook

Régler son cas

On pourrait reprocher à Xavier Camus de se cacher derrière son clavier pour tirer sur tout ce qui bouge, mais il assure que ce n’est par couardise qu’il préfère rester dans l’ombre. « Des gens menacent depuis longtemps de me “régler mon cas physiquement”, échangent sur les moyens de s’y prendre, viennent jusque chez moi, même, et manifestent à mon cégep», explique Camus, qui me tend une carte d’identité pour me prouver qu’il partage bel et bien le même nom de famille que l’auteur de La Peste.

À l’instar du célèbre romancier, Xavier Camus a certes des admirateurs, mais il compte aussi un nombre impressionnant de détracteurs, qui le détestent obsessivement.

À l’instar du célèbre romancier, Xavier Camus a certes des admirateurs, mais il compte aussi un nombre impressionnant de détracteurs, qui le détestent obsessivement. Des gens qui l’accusent de raccourcis, d’être malhonnête, fallacieux et d’être un traitre à la nation parce qu’il lève le voile sur des comportements et commentaires qu’il juge intolérants sur la toile. Et dieu sait qu’il ne chôme pas, soulignant ne publier qu’environ 1% de toutes les informations qu’il a sous la main, grâce à la collaboration d’un réseau de plus en plus grand.

La haine reçue atteint d’ailleurs de nouveaux sommets ces jours-ci, en marge de l’arrestation d’un Granbyen de 38 ans qui s’associait ouvertement au mouvement néonazi. 

C’est grâce à des informations colligées à son sujet par Camus que les policiers ont pu déposer des accusations d’incitation à la haine.  

Même si l’accusé dénonce l’acharnement dont il fait l’objet et invoque la liberté d’expression, ça demeure rarissime qu’un billet de Camus mène à une action concrète de cette envergure.

De quoi faire trembler ses cibles, comme l’a aussi appris à ses dépends ce DJ montréalais qui vient d’ailleurs de perdre son travail à cause d’une récente entrée de blogue dévastatrice. 

La méthode Camus est souvent la même. D’abord, il résume en quelques lignes ou paragraphes une situation. Par exemple le 10 janvier dernier lorsqu’il rapportait les propos racistes de gens alléguant que les victimes de l’écrasement de l’avion en Iran n’étaient pas vraiment canadiennes.

Il appuie alors sa thèse avec des captures d’écran, en mentionnant au passage les commentaires signés par des sympathisants de groupes identitaires tels que La Meute, Storm Alliance etc.

Le reste ne lui appartient plus et se propage sur le web.

Ses followers creusent parfois les sujets en continuant à talonner les personnes ciblées.

Camus se défend toutefois de lâcher les chiens. « On me reproche ça parce que je ne suis pas un vrai média, mais toutes les chroniques entrainent des réactions. Je trouve ça hypocrite de faire comme si je suis le seul à générer ça », explique-t-il.

«On me reproche de montrer la capture d’écran d’un gars qui a pourtant fait le même commentaire sous un article vu par 100 000 personnes. Rendu là, assume!»

S’il n’hésite pas à révéler l’identité des gens qui tiennent des propos racistes, Camus condamne leurs réactions disproportionnées. « Ils veulent révéler mon adresse, exposer ma famille. Ils répondent par leurs poings au lieu de le faire par leurs idées », peste ce père de famille, en couple avec la même femme depuis près de 20 ans. « On me reproche de montrer la capture d’écran d’un gars qui a pourtant fait le même commentaire sous un article vu par 100 000 personnes. Rendu là, assume! »

La naissance de Camus

Pour saisir un peu mieux le personnage, un léger voyage dans le temps s’impose. Xavier Camus a d’abord grandi à Montréal, avant de déménager à plusieurs reprises aux quatre coins de la province. « Mes parents se sont séparés quand j’avais 12 ans et j’ai subi beaucoup de violence de ma mère. Je me suis fait une carapace à l’adolescence », confie Camus dans la cafétéria presque vide, ajoutant être depuis extrêmement sensible à la violence et à l’intimidation. « Je ne veux pas me plaindre, beaucoup de jeunes vivent la même chose et j’ai fait la paix avec ça », précise-t-il.

Vers la fin de l’adolescence, Xavier a entrepris un long flirt avec la musique, qui l’a mené sur la scène de Cégep en spectacle comme auteur-compositeur-interprète. Un tour de force pour ce garçon gêné. C’est d’ailleurs cet amour des mots qu’il ressuscite aujourd’hui sous forme de billets percutants. « J’aimais le grunge et mon idole était Kurt Cobain, ça explique peut-être le côté rebelle de ma page. J’ai pas peur du ressac », admet-il.

Durant ses études en philosophie à l’UQAM, où il passera neuf ans, Xavier Camus rencontre celui qui sera son mentor et directeur de maitrise : Georges Leroux.

Le professeur de philosophie et écrivain qui se spécialise dans la tradition platonicienne, aura une influence positive sur l’étudiant. « Le 11 septembre 2001, il nous avait demandé en classe d’essayer de comprendre comment des gens ont pu entretenir un tel niveau de haine, pour détourner les avions », se souvient Xavier Camus, marqué par l’humanisme de son ancien prof.

Après avoir fait son mémoire sur le bonheur chez Aristote, Xavier Camus troque la Grèce antique pour les rues de Montréal, où le printemps érable le ramène à la réalité. Il développe alors une passion pour l’éthique et l’actualité, qu’il suit de très près.  

Il démarre son blogue en 2015, simultanément avec sa carrière d’enseignant, d’abord à Amqui, d’où il fait les allers-retours chaque semaine.

Après un stage en enseignement dans la classe d’un collègue qui s’est fait connaître en 2012 dans le costume d’Anarchopanda, Xavier Camus découvre que Facebook peut servir de contre-pouvoir pour exprimer ses idées.

Il produit alors un premier statut sur sa page Facebook, où il taille en pièce une lettre ouverte publiée dans Le Devoir. La publication est partagée par l’essayiste et professeure Martine Delvaux, avant d’être relayée plus de 230 fois.

Xavier Camus était né.

Sa première mission était, explique-t-il, de fournir un contrepoids au discours ambiant des chroniqueurs de grands médias, largement opposés selon lui au mouvement étudiant.

«On me reproche de ne pas aimer le Québec, alors que je suis indépendantiste. Ce que je dénonce, c’est le nationalise narcissique, celui qui se trouve meilleur.»

En 2017, il délaisse les étudiants pour devenir une sorte de vigile sur l’extrême-droite. Il impute ce changement de cible à la tuerie à la mosquée de Québec et à l’émergence de groupes identitaires comme La Meute. « C’est malheureusement devenu une réalité occidentale, pas juste québécoise. On me reproche de ne pas aimer le Québec, alors que je suis indépendantiste. Ce que je dénonce, c’est le nationalise narcissique, celui qui se trouve meilleur », fait valoir Camus, qui dit profiter aujourd’hui de sa visibilité pour donner une voix à ceux qui, selon lui, n’en ont pas. « Je vois ce que je fais comme un travail collectif. Les gens m’envoient des nouvelles et je sers de relais. Je reçois beaucoup de remerciements, c’est ça mon salaire », indique le blogueur, qui ne touche pas un sou de ses activités.

Lorsque je lui demande si les Québécois sont racistes, il sourcille. Il n’aime pas le mot « raciste » en fait. Il préfère dénoncer l’intolérance. « L’ennemi musulman a été construit et il peut aussi être déconstruit. On devrait plutôt se faire une fierté d’être tolérant. »

L’agenda de Camus 

La mission de Camus s’inscrit vraiment à long terme, mentionne-t-il. Donc, il dit ne pas ressentir de pression pour publier, pour alimenter sa page. Il a une famille et c’est primordial. « Ma blonde a des limites et elles sont saines et importantes. »

C’est d’ailleurs à cause d’elle qu’il n’écrit plus au sujet de Pierre Dion, ce troll qui aurait souvent menacé de révéler l’adresse de Camus. « J’ai pas peur de Pierre Dion comme tel et je refuse de vivre dans la peur, mais je n’habite pas seul et je m’intéresse quand même aux plus fous des fous », admet-il, craignant un côté imprévisible chez les personnes qu’il expose.

Il ajoute ne pas vouloir verser dans l’acharnement et passe rapidement à autre chose une fois qu’il met un billet en ligne. « Je ne suis pas un “jusqu’auboutiste”. Je ne veux pas que les gens perdent leur job, je veux qu’ils aillent une prise de conscience. »

«Les gens appellent pour raconter que j’ai commis des agressions sexuelles, que je suis un mauvais prof, mais j’ai un excellent dossier », assure Camus

La direction de son cégep serait bien au fait de la double-vie de son enseignant, mais n’aurait rien à lui reprocher. Elle reçoit toutefois régulièrement des plaintes à son sujet. « Les gens appellent pour raconter que j’ai commis des agressions sexuelles, que je suis un mauvais prof, mais j’ai un excellent dossier », assure Camus, qui a déjà envoyé une mise en demeure à Michelle Blanc pour avoir colporté ces faussetés

Xavier Camus se défend de faire des amalgames, ce qu’on lui a reproché en publiant un billet sur les personnalités qui étaient membres du groupe secret de  La Meute. Parmi les personnes visées, la chroniqueuse Lise Ravary a répliqué avec une chronique intitulé « Le roi de l’amalgame ».

Camus se défend aussi de mettre la loupe sur des gens qui ne devraient pas mériter notre attention et de salir l’image de la province au complet en le faisant. « Je me pose toujours la même question que les médias en général : est-ce d’intérêt public? Et il faut savoir que je fais le portrait de gens qui martèlent le même message sur des années, pas du gars qui fait un tweet isolé en boisson. »

Même chose pour les chroniqueurs influents, dont les statuts répétés contre une poignée d’entre eux pourraient être perçus comme de l’acharnement.

«Si Martineau m’écrit un matin pour me dire que finalement j’ai fait un bon coup avec Auclair et qu’il veut enterrer la hache de guerre, moi je suis prêt à aller prendre un café avec.»

Camus jure viser le message et pas le messager. Il calcule avoir écrit des dizaines de statuts sur Richard Martineau ou Mathieu Bock-Côté sans jamais avoir employé l’étiquette « d’extrême-droite ». « C’est leur haine que je veux critiquer. Si Martineau m’écrit un matin pour me dire que finalement j’ai fait un bon coup avec Auclair et qu’il veut enterrer la hache de guerre, moi je suis prêt à aller prendre un café avec », s’engage Xavier Camus.

L’invitation est donc lancée, mais pas sûr que Richard est intéressé ni qu’il appréciera ce long portrait de lui.

En attendant, Camus promet de continuer à dénoncer l’intolérance sous toutes ses formes, peu importe la cause.

« Si je change de cible à un moment donné, ce sera une bonne nouvelle en soi. Mais il y en aura d’autres, l’environnement peut-être. »

L’environnement, un autre domaine prometteur en dérapages, opposant les climatosceptiques et les éco-anxieux.

Qui sait un jour, Xavier Camus écrira peut-être sur un sujet moins polarisant comme le hockey, qui fait consensus pour une fois, puisque tout le monde s’entend pour dire que les Canadiens sont à chier.

D’ici là, faites attention à ce que vous écrivez sur les réseaux sociaux.

Xavier Camus is watching you.

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