Germain Barre

WAGS moi non plus : Du feu, des prières et des jets : mon premier match de la NFL

Les coulisses de la NFL comme vous ne les avez jamais vues.

Florence Dubé-Moreau a rencontré Laurent Duvernay-Tardif dans une boulangerie. Moins de quatre ans plus tard, elle atterrissait elle aussi dans la NFL. Rien, mais vraiment rien, ne prédestinait cette auteure et commissaire en art contemporain à ça. Dans cette série, elle nous transporte dans les coulisses du football professionnel avec une perspective peu conventionnelle sur le sport et la culture américaine. Pour lire sa chronique précédente, c’est ici.

Feu, paillettes, drapeaux. Plus de feu, plus de paillettes. Une mascotte, un cheval, des parachutistes…

Gros party en perspective, me direz-vous. Je vous répondrai : Naaah… Game day.

29 septembre 2014. Arrowhead Stadium, stade des Chiefs de Kansas City.

Mon premier match de la NFL.

J’étais fébrile, même si je ne savais pas trop à quoi m’attendre. J’avais le trac pour mon amoureux : c’était parmi les premières parties à domicile de Laurent depuis qu’il avait made the cut après son repêchage quelques mois plus tôt (c’est-à-dire qu’il avait officiellement été retenu comme l’un des 53 joueurs actifs des Chiefs).

Si je ne saisissais pas (encore) le poids politique de ce Monday Night Football, imaginez ma surprise lorsque je me suis fait tendre des bouchons d’oreilles à mon entrée dans le stade. J’avais ma confirmation :

« Ils sont fous, ces Américains. »

Pour être franche, n’ayant jamais assisté à une partie de la NFL de ma vie, j’ai cru pendant un instant que les bouchons étaient la norme… Mais non, pas de panique : ce soir-là, les Chiefs tentaient d’obtenir le record Guinness du stade sportif le plus bruyant au monde (tous sports confondus). Tout un baptême, ha !

PREMIÈREMENT — il faut comprendre que le stade de Kansas City compte 76 416 places assises (3,6 Centre Bell). Imaginez tout ce beau monde converger vers le stade en même temps – en voiture. Embouteillages monstres, vous dites?

Son architecture rappelle un immense vaisseau spatial, un genre de soucoupe argentée à toit ouvert, posé au milieu de champs entre des autoroutes périphériques au centre-ville. Un troublant océan de béton.

Et devinez quoi? Les Chiefs n’y disputent que 8 matchs par an. Le reste du temps, le stade n’est à peu près pas utilisé. Vous avez bien lu. 8 matchs, puis le désert. Et c’est rentable : on évalue un dodu revenu de 380 millions de dollars pour les Chiefs en 2017.

DEUXIÈMEMENT — c’était un Monday Night Football.

Dans la NFL, les matchs se jouent à journée fixe. À ceux du dimanche, où 28 équipes performent, s’ajoutent des rencontres en prime time à la télé les jeudis, dimanches et lundis soir.

Cette notion des heures de grande écoute est extrêmement révélatrice : la NFL est d’abord et avant tout une business. Avec en moyenne entre 10 et 20 millions en cotes d’écoute pour chacune de ces 3 plages horaires, le reach de l’annonce de pick-up est pas mal plus intéressant que sur une chaine régionale un dimanche en début d’après-midi. On s’entend.

Bref, jouer prime time, c’est une grosse affaire. Et près de 80 000 fans, c’est beaucoup, beaucoup de monde.

C’est ce que je réalise en rejoignant mon siège ce lundi soir de septembre.

Jouer prime time, c’est une grosse affaire. Et près de 80 000 fans, c’est beaucoup, beaucoup de monde.

Un couple d’amis et moi sommes assis dans la section des familles au deuxième étage du stade, et j’ai l’impression de me tenir sur la paroi d’un volcan actif. En plongée, un magma de partisans habillés en rouge et jaune. Et à 360 degrés autour et au-dessus de moi : idem. Je suis entourée, submergée. Des images d’arènes romaines me viennent en tête ; de gladiateurs et de lions.

Les cérémonies d’avant-match s’amorcent.

Entrée en scène de la fanfare et des cheerleaders. La mascotte KC Wolf s’amène en quatre-roues, et le cheval Warpaint (un vrai, oui) traverse le terrain monté de sa cavalière, Susie.

Formation d’une haie d’honneur pour accueillir les joueurs. Ils émergent des entrailles du stade au pas de course encadrés par 2 jets de flammes hauts de plusieurs mètres. Certains se dirigent vers la zone des buts pour mettre un genou au sol et prier avant de rejoindre les lignes de côté.

Puis, un drapeau des États-Unis est déployé sur toute la superficie du terrain ; 110 m de rayures et d’étoiles tenues par de volontaires détentrices et détenteurs de billets de saison. Elles et ils le secouent à la manière d’un jeu de parachute ou de chat et souris version de luxe au rythme du Star Sprangled Banner – l’hymne national des États-Unis.

La foule se lève dans les estrades pour chanter — en cas de doute, les paroles sont projetées en mode karaoké sur des écrans géants. Sur le terrain, les joueurs retirent leur casque et placent la main sur le cœur. Ailleurs dans l’enceinte, les gens s’arrêtent dans les couloirs pour honorer leur nation. Le service aux bars est suspendu.

Pour bien faire les choses, le chant officiel est ponctué de quelques enjolivures scénographiques :

« And the rocket’s red glare, the bombs bursting in air […] »

Lancé de fanaux rouges vers le ciel et retentissants coups de canon.

« O’er the land of the free […] »

Passage d’un jet militaire au-dessus du stade sous les acclamations fré-né-ti-ques des fans.

« […] and the home of the brave! »

La foule échaudée remplace cette fois le dernier mot par un vigoureux « CHIEFS ! »

Explosion bruyante de feux d’artifice sur la circonférence du stade. La partie peut commencer.

Beaucoup de choses viennent de se passer dans ce bref couplet. C’est chargé de symboles sociopolitiques, mes amis-es. Rewind.

On nous raconte une bataille ; récit agrémenté de déflagrations, de signaux de lumière et de la parade d’un avion de chasse. Pourquoi ? *Pour le plaisir*.

Ce n’est pas une business, la NFL. C’est du show business.

On associe liberté civile — the land of the free — et force militaire – en montrant la fine pointe de l’armement aérien du pays –, comme si ça allait de soi, alors que ces notions me semblent infiniment plus complexes à joindre.

Fast forward. Je capote. Qu’essé ça ?! Je suis stupéfiée par les raccourcis ou glissements idéologiques qui sont mis en scène.

Sport, religion, patriotisme, capitalisme, armée, divertissement. You’ve got it all. Wagner, et son Gesamtkunstwerk, sa célèbre œuvre d’art totale, se retourne certainement dans sa tombe en ce moment.

Rectification : ce n’est pas une business, la NFL. C’est du show business.

Ce fameux lundi, si je passe tout le premier quart clouée à mon siège, abasourdie par l’effet cathartique du football de la NFL ; aujourd’hui, je ne compte plus le nombre de parties dans le cadre desquelles je décris le B.a.-Ba du foot américain à nos invités-ées.

Peu importe que vous connaissiez ou non le sport, la recette fonctionne : l’ambiance électrisante et tout le rituel qui entoure les matchs en font une expérience culturelle d’une rare intensité. Mais cette prérogative du divertissement nous rend-elle paresseuse et paresseux? Comme un baume analgésiant, est-ce qu’elle nous engourdit et nous fait négliger certains éléments du spectacle ?

Peu importe que vous connaissiez ou non le sport, la recette fonctionne : l’ambiance électrisante et tout le rituel qui entoure les matchs en font une expérience culturelle d’une rare intensité.

Pourquoi continue-t-on d’encourager le culte de l’automobile, voire du VUS, à travers les tailgate partys ? Pourquoi intègre-t-on l’armée américaine aux matchs ? Quelles sont les conséquences à la banalisation des analogies guerrières au football ? Comment éviter d’accessoiriser le corps des cheerleaders dans le cadre d’un sport masculin ? Comment rendre honneur aux populations autochtones desquelles on emprunte son nom d’équipe ?

Je finis par me concentrer sur la partie. Le record Guinness est battu. 142,2 décibels. Pour couronner le tout, les Chiefs remportent le duel.

Je ne me rappelle même plus si on est allé rejoindre Laurent sur le terrain ou si on est sorti du stade directement… Les oreilles bourdonnantes, j’ai émergé de ce premier match en étant convaincue que nul-le ne peut tout à fait cerner les États-Unis sans avoir assisté à une partie de football de la NFL.

Conçu en complicité avec Laurent.

Merci à mes formidables relectrices : Laurence G, Laurence B, Maude et Aurélie.

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