Est-ce que voyager peut rendre fou ?

Plusieurs "syndromes" peuvent affecter les voyageurs. Vous aurez été prévenus !

Un voyage peut-il rendre fou ? En scrutant la page Facebook de quelques amis partis se découvrir dans le coin de l’océan Indien, on peut conclure que ça semble bien rendre un brin ésotérique, mais pas fou, quand même…

Pourtant, plusieurs “syndromes” peuvent affecter les voyageurs.

En voici les principaux; vous aurez été prévenus !

Mange, vire fou, aime

On dit souvent de l’Inde qu’il faut être bien préparé avant d’y aller, que sinon on risque d’avoir tout un choc. Un choc qui pourrait même nous rendre “fous”, selon le psychiatre Régis Airault, qui a écrit le livre Les fous de l’Inde après avoir travaillé plusieurs années au consulat de France à Bombay. Fait intéressant à noter : l’Inde est le seul pays où le consulat de France a mis en place un service psychiatrique pour venir en aide à ses ressortissants…

Dans les témoignages, il y a des constantes : le choc culturel est immense, la langue difficile à comprendre, il y a du monde partout, de la pauvreté, les gens vont aux toilettes dans les rues, on est confrontés à la mort…

Mais pourquoi l’Inde (sans évidemment rendre tout le monde fou) est-elle tellement plus marquante que d’autres pays, qui sont aussi très dépaysants?

On a posé la question à Jonathan Custeau, tourdumondiste, blogueur et chroniqueur pour Le Soleil, La Tribune et compagnie.

“L’aspect spirituel a probablement beaucoup à voir là-dedans. Il y a plusieurs rituels qui sont très, très sacrés, et auxquels on est exposés quand on y va.”

Il y a la fameuse crémation d’un corps avec dispersion des cendres dans le Gange, une cérémonie qui ne ressemble pas aux rites funéraires aseptisés occidentaux.

Mais pas que.

Pour vous donner une idée, en Inde, on veut renouveler la population de vautours. Pourquoi ? Parce que la communauté des Parsis, suivant les recommandations enseignées par le prophète Zarathoustra il y a 3500 ans, a comme rite funéraire de mettre ses morts sur des tours de pierre en plein cœur des villes, et de laisser les vautours les dévorer. Or, dans les années 90, la population indienne de vautours est passée de 40 millions à… 60 000. Les corps mettent donc très longtemps à se décomposer, et les odeurs incommodent les résidents des villes.

Des cadavres dans l’eau, par terre, dans les airs; il y a de quoi se sentir dépaysé, effectivement…

Jonathan n’a pas croisé de gens qui sont devenus fous pendant ses périples : il faut dire que ceux qui développent de vrais problèmes se font souvent rapatrier chez eux rapidement ou sont hospitalisés. Pour ce qui est d’une certaine attitude pouvant être interprétée comme ésotérique, Jonathan confirme que l’Inde est la destination de choix pour les gens voulant se ressourcer spirituellement, notamment dans les fameuses retraites de méditation.

“Là-bas, beaucoup de gens vont se mettre à pleurer, réaliser bien des affaires. L’intériorisation est tellement profonde que quand ils en sortent, ça ne se termine pas de façon coupée au couteau, ça reste avec eux pendant plusieurs jours, plusieurs semaines. Ça explique dans certains cas les comportements, l’effet mystique que les gens vont trouver en Inde. Il y a des retraites de méditation ailleurs aussi, mais les offres et le marché n’ont rien à voir.”

Mais si tout à coup vous vous sentez bizarres, avant de conclure à un syndrome de l’Inde, vérifiez si vous n’avez pas simplement commandé par accident un bhang lassi, comme une amie de Jonathan l’a fait. (En gros, c’est du yogourt au pot.)

Le syndrome de Paris

Oublions un instant les cadavres; le syndrome de Paris est plus drôle.

Vous connaissez l’image idéalisée de Paris dont les agences de voyages peuvent faire la promotion? Amélie Poulain, les jolies terrasses, les pâtisseries raffinées, la promenade chic sur les Champs-Élysées, les Parisiens distingués…

Et vous connaissez, cette image plus réaliste de la Ville Lumière ? Les Parisiens qui parlent fort, les voitures partout, la saleté caractérisant bien des métropoles, les flots et les flots de touristes….


Les charmants abords de la Seine. Crédits photo : Metro News

Apparemment, ce contraste entre les deux images suffit à propulser chaque année quelques dizaines de personnes dans un état nécessitant hospitalisation. En grosse majorité, ce sont des Japonais, qui se faisaient une image particulièrement romantique de la France.

“Ces jeunes Japonais sont perdus. La déception active chez eux ce sentiment d’échec, de frustration. Ils se mettent à déprimer comme on pourrait le faire devant un deuil : c’est le deuil d’une image idéalisée”, disait le chef du service psychiatrie à l’hôpital américain de Paris Alain Stern, dans une entrevue accordée à Europe 1.

Suggestion pour éviter le syndrome : arrêtez de googler Montmartre, et demandez à de vrais Français ce qu’ils pensent de Paris et de ses habitants. Ça devrait vous calmer.

Syndromes de Jérusalem et de Stendhal

Ces deux syndromes ont un point en commun : devant la grandeur de ce qu’il voit, le voyageur est submergé d’émotion, et tombe dans une sorte de délire.

À Jérusalem, on parle d’un délire religieux, qui survient souvent à la fin d’un long pèlerinage. Une quarantaine de personnes sont hospitalisées chaque année à l’hôpital de Kfar Shaul; leurs principaux symptômes sont de l’anxiété, du stress, une obsession de se purifier le corps, la confection de toges à partir de draps (!), hallucinations et déclamation de passages de la Bible.

Le syndrome de Stendhal tient pour sa part son nom de l’écrivain, qui raconte dans ses Carnets de voyage ce qu’il a ressenti à Florence. “J’étais dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber.”

Avant que vous le demandiez : oui, les hôpitaux de Florence reçoivent chaque année des patients pour cela.

Et Stendhal est loin d’être le seul intellectuel à avoir un peu capoté en Italie.

Nietzsche, à Turin, a vu un cheval se faire fouetter en pleine ville. Il a enlacé l’animal, éclaté en sanglots, et ensuite hurlé pendant plusieurs jours qu’il était le successeur de Napoléon et qu’il refonderait l’Europe. Comme il a sombré dans la folie jusqu’à la fin de sa vie, l’hypothèse de la syphilis est plus probable que celle du choc culturel, mais on vous conseille par précaution de ne pas enlacer les chevaux lors de vos voyages…

Le voyage-remède

Partir en voyage en étant fragilisé psychologiquement peut évidemment être une explication à certains de ces syndromes. En pleine quête-de-soi-post-rupture, on peut avoir envie de TOUT changer dans sa vie et de, pour le dire poliment, “foutre le camp le plus loin possible”.

C’est une version de gérer ses émotions plus coûteuse que de “manger de la crème glacée en pleurant”, mais évidemment elle peut mener à de superbes expériences et remises en question. “Ce qui est dangereux, c’est de se dire toujours : ‘où est-ce que je pourrais aller ?’ quand ça ne va pas”, souligne toutefois Jonathan. “Parce que ça ne réglera pas le problème, lui, il va toujours t’attendre à ton retour à la maison.”

Et parmi les problèmes liés aux voyages, il y a aussi la déprime du retour, moins flamboyante que les précédents syndromes, mais pas mal plus courante.

“Quand on revient, on se rend compte qu’on a vécu tellement de choses en condensé, et que les gens qu’on retrouve, eux, pendant ce temps-là n’ont pas fait grand-chose en fait. On sent aussi qu’on est un peu tout seul avec ce qu’on a vécu, on voudrait partager, mais personne ne s’en soucie comme nous on s’en soucie.”

En attendant, voyagez prudemment les amis : ne regardez pas Amélie Poulain ou les chevaux qui se font malmener de trop près. Parce que si vous trouvez les Clubs Med peu exotiques, attendez de voir les hôpitaux psychiatriques…

Pour lire un autre reportage de Camille Dauphinais-Pelletier : “4 choses que j’ai apprises en allant aux États-Unis à pied”

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up