Vous reviendrez à Montréal

Une mouche est entrée dans ma maison. Ça me rend fou furieux. Autant que d’autres avec la Formule 1 à Montréal.

Pourtant, j’ai une belle porte-patio toute neuve avec une moustiquaire de champion. Aucune raison raisonnable que ce corps étranger venu de la nature vienne déranger le calme précieux de mon chez-moi. Mais c’est ainsi. Les humains ne supportent plus le monde dans lequel ils vivent. Alors on court après la mouche, brisant tout sur notre passage. On met des pièges à souris. On veut tuer les écureuils qui viennent piger dans nos poubelles. L’ennemi, c’est toujours l’autre.

Vendredi matin, dans la délicieuse émission de Madame Bazzo, on invitait la question de la Formule 1 à Montréal au petit déjeuner. En intellectuel propret, on brandissait le bruit, on criait à la prostitution, mais pire, on s’ébrouait dans l’image que cet événement donnait à Montréal : une vision has-been de vieilles valeurs machistes. Des putes, des ginos qui font tourner les moteurs sur Peel, du Champagne, des colons dégueulasses chez Alexandre. En membre incorruptible de l’intelligentsia montréalaise, on préfère toujours Osheaga, qui ignore tout du bruit — les Longeuillois vous le diront —,  un moment de pur chic montréalais signé Snoop Lion avec micro en or et ritournelles délicieuses — I Wanna Fuck You, P.I.M.P. — , un événement, c’est certain, dépourvu de toute substance illicite. Non non non! À écouter la meute Bazzienne, c’est la Formule 1 qui donne une image de merde à la ville où on a inventé le Bixi. Il faut vraiment se lever à 4h du matin pour avoir une telle image de la ville. Le week-end dernier, je suis allé voir des amis à Verdun. J’habite sur la Rive-Sud, à 14,7 km de là. J’ai mis une heure trente pour me rendre. Pas d’heure de pointe. Pas de route fermée pour un événement particulier. Des travaux. Des sorties d’autoroute barrées par surprise et démerde-toi. 10km/h de moyenne en plein samedi, parce que la ville était en travaux. Une heure trente, c’est le temps qu’il faut pour aller à Toronto en avion. J’y étais il y a dix jours et on m’expliquait que le centre-ville était devenu un cauchemar de constructions. On me disait qu’il y aurait bientôt des tours à bureaux ici, des condos de luxe là — avec vue sur le lac Ontario. On me disait que dans quelques mois, on pourra même aller à l’aéroport Bishop à pied, quand ils auront terminé le tunnel géant qui remplacera le petit ferry. Marcher jusqu’à un aéroport, sur une île. Nous, ça fait vingt ans qu’on entend parler d’un aéroport central à Montréal. Juste ça, on n’a pas su le faire. La dernière fois qu’on a construit un aéroport, on l’a posé à deux heures d’ici et on l’a fermé quelques années plus tard, après avoir compris qu’il ne servait à rien. Je jalousais leur désespoir. Chez nous, on ne construit pas, on répare. Et encore, on répare des ponts qu’il faudra re-réparer l’an prochain. Et puis, on ne répare pas tout, puisque la majorité des bijoux architecturaux qui auraient pu faire de notre ville un rendez-vous patrimonial ont été laissés à l’abandon puis détruits. Montréal n’est ni une ville d’avenir ni une ville du passé. Et c’est peut-être précisément là qu’elle puise sa force et sa vie. Avec un peu de philosophie, on se dit que Montréal est certainement la ville la plus moderne du monde. Elle est affranchie de la dictature du passé qui emprisonne les vieilles capitales mondiales et les empêche d’avancer. Qui veut être Athènes aujourd’hui? Montréal est libérée de la contrainte permanente d’évoluer, contrainte souvent imposée par le Grand Capital, qui n’est pas reconnu pour sa Grande Sagesse. Qui veut être Doha aujourd’hui? Non. Finalement, Montréal est une ville de son temps. Mieux encore, c’est une ville de son instant. Et c’est pour cela que Montréal est une ville d’événements. Une moment factory géante, qui est tout entière dédiée à créer des instants, au même titre que des villes chinoises fabriquent des téléphones. Le jazz, l’humour, la musique, les déménagements, les fêtes nationales, le sport… La Formule 1. Des rassemblements. Du bruit. Des amis. De l’alcool. Des putes, parfois. Faire des détours pour éviter la circulation et découvrir un autre chemin a fait de nous des créatifs. Créatifs ronchons, mais créatifs. Montréal est une ville de petits dilettantes qui ignorent leur chance en grommelant leur lassitude à ne pas, enfin, habiter une ville comme les autres. Mais sans le savoir, nous portons en nous-mêmes la richesse de notre ville. Nous avons en nous le patrimoine le plus précieux : le moment présent. Et cela fait de nous des millions de centres d’intérêt. N’importe quel touriste repart de Montréal — et du Québec — en s’étant fait des amis, des cousins —  ou une escorte. Au final, personne ne vient visiter Montréal : on vient visiter les Montréalais. Et c’est pour cela que vous y reviendrez.

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