Votre avis ne m’intéresse pas

Puisque je me demande encore pourquoi j’écris, vous devriez vous demander pourquoi vous me lisez.

En vérité, il existe mille raisons d’écrire. Rendre compte, faire rêver, partager ou comprendre, je n’ai pas le talent de les lister toutes. Quatre, c’est pas pire; après tout on est en juillet et moi non plus, je n’ai pas envie de travailler. 

Je parlais récemment à une amie journaliste qui me rendait compte du métier presque mort de journaliste. Le vrai métier de journaliste. Avec vérification des sources, éthique, travail sur le terrain, disponibilité infinie, domaines de compétences. Celui qui se pratique encore dans nos journaux en train de mourir. Comme d’habitude, le web est venu tout changer et il a inventé le journalisme citoyen. Comme on peut considérer que le web a inventé la photographie citoyenne, la vidéo citoyenne, le macramé citoyen. Traduisez citoyen par « enjoué, mais incompétent ».

Pour être plus juste, le journalisme citoyen a ouvert la porte à des millions de spécialistes capables —  parfois plus qu’un journaliste généraliste —  de commenter l’air du temps avec une précision redoutable, selon leur domaine de compétence. Fouillez et vous trouverez des blogues incroyablement documentés et valables sur tous les sujets ou presque. Des journaux miniatures, sans ligne directrice, sans chef de pupitre, sans relecture, sans vérification, mais avec une opinion qui a su convaincre les foules. On est journaliste occasionnel comme on est fumeur occasionnel. On écrit comme on vapote : en société. Pour dire de. Pour se donner une petite contenance. Pour se la péter un petit peu. En clair, on écrit pour plaire.

J’en suis. Vous en êtes dès que vous écrivez en public et pour les autres. En 140 caractères ou plus, le poids n’a pas d’importance.

Mais l’idée d’écrire pour séduire est un problème. Cela installe deux phénomènes. D’une part une dictature citoyenne où le lecteur ne peut plus être contrarié sous peine de commentaire anonyme-passif-agressif. D’autre part, elle installe le doute systématique que les médias traditionnels ne savent plus faire le boulot, et que mêmes, ils nous cachent «forcément» quelque chose. En gros, nous devenons des enfants-rois paranoïaques.

En 2011, l’écrivaine Christine Angot créait la polémique dans une tribune publiée par Libération sur l’affaire Strauss-Kahn à New York. Elle y expliquait que DSK avait prouvé qu’il était de gauche en se retrouvant du «côté des faibles, des petits, des humiliés, des menottés.» Trois ans plus tard, un journaliste lui demande: «Est-ce que vous pensez vraiment ce que vous écrivez?». Elle répond une phrase magnifique: «Quand vous écrivez, il ne faut pas vous poser la question de ce que vous pensez, la seule question que vous devez vous poser c’est: ‘Est-ce que ce que j’écris montre quelque chose qui existe?’»

Mais la roue s’est inversée. Aujourd’hui, ce sont les journalistes professionnels qui veulent devenir des amateurs. Avec leur compte Facebook. Leur dépendance à Twitter. Ils comptent les likes. Ils veulent devenir votre ami. Ils répondent à vos messages. Ils posent avec vous sur la photo. Ils ne travaillent plus à nous confronter, ils nous confortent au contraire dans notre opinion première. Lentement — et à cause de nous —, les médias atrophient notre muscle critique.

Je suis donc de ces milliards de chroniqueurs citoyens qui tuent des journalistes à grands coups de chroniques inutiles, sans écrire toujours ce que je pense. Et pour se défendre, ces journalistes essaient de vous plaire, et tout se mélange un peu.

L’idée n’est donc pas d’écrire pour plaire. L’idée est d’écrire un point de vue possible.

C’est pour ça que j’écris. Et c’est peut-être pour ça que vous me lisez.

Note: Même si cette chronique n’a pas essayé de vous plaire, vous pouvez quand même l’aimer en cliquant plus bas :)

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