Vodka

Une microfiction où un 40 oz de fort sème la controverse.

Il y a des univers de fiction qui nous interpellent tout particulièrement. Voici une courte série de notre collaborateur Jeremy Hervieux qui explore comment certaines interactions avec nos profs, en apparence banales, prennent une dimension étrange et tout à fait curieuse lorsqu’on les extirpe de nos souvenirs. 

Fin secondaire 1, on part en voyage à Cape Cod, les élèves répartis dans trois autobus. On a même pas traversé les lignes que y a déjà du drame. C’est Camille qui annonce la nouvelle : elle vient de voir notre prof de religion s’acheter de la vodka au duty-free. Le scoop se répand comme une trainée de poudre, en 20 minutes tout le monde est au courant que madame Plourde compte se péter la face pendant le voyage. Dans l’autobus, elle prend nos présences avec son grand sourire de pédagogue pis sa voix d’adulte responsable. On la trouve hypocrite, on sait parfaitement bien ce qu’elle trame, on lui répond « présent » d’une voix pleine de jugements. Le soir, on couche dans une forêt louche du Massachusetts. Après le feu de camp, on se rassemble comme un troupeau de chevreuils devant la cabane en rondins où dort notre prof buveuse d’alcool. Les frappes-à-bord nous arrachent des chunks de peau mais on s’en fout, on guette ses allées et venues, on voit son ombre à travers les fenêtres et notre imaginaire s’embrase. On se dit regarde, elle est clairement saoule, regarde sa démarche chancelante, a doit pu voir clair.

Une fille téméraire se détache du groupe pour aller scéner dans sa fenêtre, elle revient et confirme que la prof est chaude raide, qu’elle écoute la soundtrack de Notre-Dame-de-Paris et qu’elle a enlevé ses bas. Notre amusement fait place à une panique morale toute nouvelle : on est dans un pays qu’on connait pas, dans une forêt sur le bord de l’autoroute, pis l’une de nos responsables est complètement paf. On décide de devenir des victimes, on rentre se coucher, indignés, dans nos cabanes respectives : qui va nous protéger maintenant? Plus tard dans la nuit, les adultes font une tournée de vérification. On identifie la silhouette de la prof de religion dans l’embrasure de notre porte, on fait semblant de dormir. Elle se penche sur nous pour s’assurer de notre présence et on fait les morts, retenant nos souffles comme si on avait affaire à un monstre haletant. Quand elle part finalement, on ouvre la lumière pour vérifier si elle n’a pas bavé sa vodka sur nos draps.

Envie d’une autre histoire? C’est par ici.

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