Joëlle Basque et Laurie Robichaud

La ville de la semaine : Shippagan

La ville de cette semaine est Shippagan, presqu’île située à l’extrémité nord-est de la péninsule acadienne, au Nouveau-Brunswick. Si tu arrives de Tracadie, tu dois passer par les villages aux noms minimalistes de Four Roads et Six Roads pour t’y rendre. Diable faut-il manquer d’imagination pour nommer des villages par le nombre de rues qu’ils contiennent!

Si tu arrives de Caraquet, tu dois passer par Village Blanchard et St-Simon (prononcer St-Ciment, comme les gens de la place, qui se distinguent par leur façon unique de prononcer les “on” en “an”). Mais la venue par Caraquet sera d’autant plus excitante qu’il faudra passer par la jolie petite ville toute en gazon vert et en rivières nommée Pokemouche (insérez ici toutes les jokes de Pokémon auxquelles vous pensez).

Pince-nez obligatoire

Le nom Shippagan vient d’un mot micmac, Sepagun-chich, qui signifie la “route des canards”. Je ne sais pas s’il y a des canards à Shippagan, mais il y a certainement des odeurs de poisson. Shippagan est un lieu de production du fishmeal, une aberration olfactive faite d’entrailles et d’os de poisson séché qui hante la ville quelques semaines par année à la fin de l’été. Comme dirait un de mes bons amis du secondaire “Ça pogne au cœur”, jolie façon de dire que la nausée n’est jamais loin lorsque vous avez le malheur d’avoir le nez agressé par ce fumet de poisson pourri.

Heureusement, la ville est régulièrement balayée par des grands vents venus de la mer, ce qui atténue significativement le phénomène. Pour s’y rendre, il faut obligatoirement passer par une longue route bordée d’eau et de plaines des deux côtés, communément appelées “les plaines de Shippagan”.

L’hiver, les vents sont tellement violents et les rafales de poudrerie sont si dangereuses que la route est parfois officiellement fermée, isolant provisoirement Shippagan (ainsi que ses voisines Lamèque et Le Goulet). La situation des “plaines” est en effet un des sujets de conversation récurrents des habitants, qui demanderont à tout bout de champ “Quoisse qui fait su la plaine?” et s’aviseront du fait que “la plaine passe” ou “la plaine passe pu”.

“Cité” universitaire

Shippagan, qui compte une population de près de 3000 personnes, se targue d’être une ville universitaire, “la seule à se faire connaître ainsi au Nouveau-Brunswick”, selon le site internet de la municipalité. C’est que Shippagan abrite un minuscule campus de l’Université de Moncton, où quelques centaines d’étudiants bravent les grands vents pour venir assister à leurs cours et passer leur jeudi soir à jouer au billard au Baccus, café-bar de l’endroit.

Pourquoi le jeudi? Et bien parce qu’une bonne partie des étudiants rentrent chez leurs parents le vendredi soir! Il faut donc faire le party le jeudi, quitte à être lendemain de veille à son cours de maths du vendredi matin.

Comme l’âge légal pour boire de l’alcool est de 19 ans au Nouveau-Brunswick, et qu’une bonne partie des étudiants ont 17 et 18 ans (il n’y a pas de cégep là-bas!), cette situation force le bar à effectuer une cruelle discrimination envers ses clients. Les mineurs sont estampillés à l’entrée et ne peuvent consommer de l’alcool sur place. S’ils sont pris en train de prendre une gorgée dans le verre de leur collègue, hop, on leur enlève leur carte étudiante (adieu, accès à la bibliothèque et aux photocopieurs!).

Cette situation force plusieurs étudiants à ruser pour se procurer de l’alcool. Mes amis collectionnent les anecdotes où l’un d’entre eux se rendait à la Commission des alcools en ayant “oublié” ses cartes, mais aussi ses lunettes (pour paraître plus vieux), et se retrouvait à acheter par inadvertance du Sour Puss, du Fireball, ou toute autre abomination alcoolisée du même genre.

Un estomac en béton et une église en bois

En ce qui a trait à la gastronomie, Shippagan se démarque par le restaurant Pinokkio pizzeria-resto-bar, un endroit trendy où l’on mange une délicieuse pizza cuite sur feu de bois. Mais les gens du coin, en particulier les étudiants, auront plus certainement un faible pour le Sub-royal, déli local doté de tabourets vintage où l’on déguste un sandwich libanais avec une poutine et un lait au chocolat. Ça te prend assurément un estomac en béton pour absorber toute cette graisse et tout ce sucre, en particulier si tu as viré une brosse sur le Fireball avec tes chums de l’université la veille!

Côté architectural, Shippagan se distingue surtout par la forme étonnante de son église, érigée en 1974, qui reflète bien le style de son époque et qui fait contraste avec les grandes églises à façade en pierre que l’on retrouve habituellement dans la région (comme à Grande-Anse, notamment). Partiellement détruite lorsqu’un jeune homme à l’esprit dérangé a foncé dans le bâtiment avec sa voiture en avril 2015, la jolie petite église rétro avec l’intérieur fait de bois franc a depuis retrouvé son lustre d’antan.

Taquiner un homard bleu

Mais s’il y a une chose pour laquelle Shippagan est reconnue par les touristes, c’est pour son Centre marin, un aquarium à vocation éducative où tu peux retrouver une belle variété de poissons et invertébrés du golfe du St-Laurent. Maquereaux, morues, sébastes, flétans, anguilles, méduses, crevettes, crabes et autres crustacés s’agitent avec leurs yeux vitreux au milieu de leurs habitats artificiels.

Il y a aussi un bassin avec des phoques qui font des prouesses, et une collection surprenante de homards multicolores et albinos, souvent trouvés par les pêcheurs de la région. Mais le clou du spectacle du Centre marin, c’est sans contredit le bassin de manipulation, où tu peux plonger ta main dans l’eau glacée pour taquiner un homard bleu et autres créatures marines. Toi, oui toi qui as toujours rêvé de flatter un concombre de mer et de caresser d’autres mollusques à forme phallique tels que des couteaux de mer, c’est ta chance!

Juste à côté du Centre marin, il y a un phare avec des trappes à homard peintes aux couleurs du drapeau acadien. Si tu passes par là pendant l’été, tu peux y rencontrer une personnalité acadienne plus grande que nature : Donat Lacroix.

Âgé de presque 80 ans, le chanteur, qui exhibe une forme spectaculaire, te raconte plein d’anecdotes sur les phares et t’explique comment fonctionne la pêche aux homards. Donat Lacroix est surtout connu pour sa fameuse chanson qui va comme suit : “Viens voir l’Acadie, viens voir le pays, le pays qui m’enchaannnnte! Je te le dis, je te le chante, je te le crie, je te le moonnnntre!”. Ouf, ça a l’air assourdissant écrit comme ça, mais c’est plutôt mélodieux en fait.

Mais ma chanson préférée de son répertoire est “Jos Frédric”, une complainte sur des pêcheurs perdus en mer, inspirée des aïeuls du chanteur. Quand j’étais enfant, je la chantais souvent en compagnie de mes grands-parents lors des longues routes entre le Québec et le Nouveau-Brunswick. Quand tu as 9 ans, douze heures en char avec bin des sapins pis des collines à admirer, ça te prend quelque chose pour te divertir l’esprit et la glotte!

Une librairie au nom héroïque

C’est ça l’Acadie, on dirait qu’on est toujours connectés sur la mer et sur les ancêtres acadiens. Peut-être que c’est l’apanage des peuples en situation de survie. À Shippagan, il y a aussi la Librairie Pélagie qui fait ce lien avec le passé.

Première de trois librairies du même nom établies dans la région depuis plus de 25 ans, cette librairie fait la promotion de la littérature d’expression française, acadienne en particulier. Pélagie vient du mot grec Pélagos, qui veut dire “haute mer”, nom tout désigné pour une librairie établie à Shippagan!

Mais ce qu’il faut savoir c’est que ces librairies ont premièrement été nommées en l’honneur de l’héroïne du livre Pélagie-la-charrette, de l’écrivaine Antonine Maillet, livre qui a été récompensé du prix Goncourt en 1979.

Il y est question d’une femme courageuse et téméraire, qui après avoir été faite esclave et vécu dans la misère, affronte mille périls, réels et imaginaires, afin de ramener plusieurs familles en terre d’Acadie après la déportation dans les états américains. Comme dirait la Sagouine, autre héroïne acadienne née de la plume d’Antonine : “J’avions point connu d’aut’ histouères qui te renterions dans l’tcheur de même!”

Une grande épopée qui touche effectivement droit au cœur, et qui te fera assurément verser une petite larme discrète devant cette veuve au destin tragique qui représente toute la résilience et la fierté des Acadiens, peuple meurtri, mais fier, toujours debout, contre vents et marées.

Même dans les grands vents de Shippagan. Surtout dans les grands vents de Shippagan.

Pour lire un autre reportage Ville de la semaine en Acadie : Grande-Anse

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