Ville de la semaine : Cotonou, en Afrique de l’Ouest

L’Est de l’Afrique de l’Ouest, la capitale économique d’un petit pays en forme de poing levé

Cotonou c’est doux. Une phrase qui tourne dans ma tête au crépuscule, à ton heure où l’ocre du soleil poussiéreux caresse de rose toute chose et le ciel.

Pourtant j’haïs les gens qui te trouvent « facile à aimer ». Pas que je les envie (quoi que), mais parce qu’ils te réduisent en t’enrobant d’un amour aveugle. Il n’y a que les Calinours qui sont faciles à aimer. Et tu es loin d’être un tout-inclus pour oursons ouateux.

Même les batraciens de tes caniveaux se dépêchent de chanter l’amour quand le soleil tombe.

Déjà, ton parfum au diésel s’accrocherait dans leur peluche. Leurs coussinets de pattes ne supporteraient pas non plus tes rues faites de sable. Et puis, ici, comme le dit un ami béninois, l’espérance de vie est renouvelable toutes les 24 heures. Il y a bien les Libanais et les riches Béninois dans de grands palais de ciment près de la mer. Mais la majorité du million d’habitants qui coule dans tes veines pousse sa roche, tente sa chance, gagne un peu… ou perd. L’existence est à la petite journée. Même les batraciens de tes caniveaux se dépêchent de chanter l’amour quand le soleil tombe.

La misère et son corollaire, la fatalité, pourraient désespérer. Mais tes églises sont pleines tous les jours, la ferveur religieuse en dernier rempart de l’espoir, tes boutiques se réclament souvent « À la grâce de Dieu ». Devant ton abattoir, une boucherie se nomme « L’éternel est mon berger ». Et la religion, mon bourreau? 

Jésus sert aussi à protéger des ensorcèlements, m’a confié la femme qui me loue mon appartement. Catholique, évangélistes, musulmans ou chrétiens célestes, mais tous vaudous. Bref, il y a toujours quelqu’un pour faire le commerce des jalousies, de l’espérance ou de la vengeance.

Heureusement tu as deux nuits pour oublier un peu : celle où il fait noir et celle où il fait trop chaud pour vivre. Quand on se réveille de la deuxième, vers 15 h, qu’on demande à qui veut l’entendre « comment ça va? », l’une des formulations usuelles de réponse est « on est en train ». En train de quoi? Impossible de le savoir, puisque la phrase est systématiquement tronquée, même dans la langue de bois politique, relayée par ma radio après la sieste : «Nous avons élaboré un plan d’action avec les partenaires. Nous sommes en train. » Pendant ce temps, l’enfant tend encore la main.

Je me surprends à rêver que, dans 25 ans, je savoure ton heure rose sous d’énormes manguiers langoureux, en mangeant tes ananas variété « pain de sucre ».

«On est en train». Pendant ce temps, les bonnes dames montent et démontent leur kiosque matin et soir, sous la pluie ou le soleil, parce que le gouvernement mène son opération de «déguerpissement». Il a décidé que les bords de tes voies devaient être dégagés des vendeurs. Ces mêmes vendeurs qui payaient une taxe à ta mairie pour s’installer en ces endroits, et à qui l’on dit maintenant qu’ils « occupent illégalement le domaine public». Ils courbent l’échine, incertains de leurs droits devant la cravate qui sait lire et parle bien français.

Une lettre devait les avertir. Ils refusaient d’y croire. Devant le camion qui casse leurs maigres avoirs arrachés à la petite semaine, c’est maintenant moi qui refuse de croire qu’il n’y aura pas de révolte. À la hauteur de ta réputation de ville pacifiée, d’exemple de la démocratie en Afrique de l’Ouest, tu montres l’indulgence de tes habitants. Une modernité à coups de camion-pelle. (Oooh !!)

Pour rebâtir la ville sur la ville, le seul argent sur lequel on peut vraiment compter sort des douanes de ton port. Un grand port fier sur le golfe de Guinée qui, à lui seul, constitue 75% des recettes fiscales, le point de départ du commerce informel.

Pour briser l’image misérabiliste de l’Afrique, tes élites foutrement bien sapées ne montrent que ton plus beau jour.

Le reste des taxes et des impôts se perd ainsi dans une économie aussi marécageuse que ta géographie. Tes bas-fonds se gorgent d’eau en saison pluvieuse, un réseau de flaques servant d’incubateurs de moustiques porteurs de malaria. Et personne pour promettre « d’assécher le marécage » des lobbyistes corrompus, comme Trump, lui, l’a promis aux Américains.

Pour briser l’image misérabiliste de l’Afrique, tes élites foutrement bien sapées ne montrent que ton plus beau jour (qui existe!). Celui que ton maire, Léhady Soglo, a décrit à Denis Coderre quand il est venu discuter « ville intelligente » l’été dernier. (Nostalgique de ses années d’études dans la métropole, il serait, «dit-on» aussi venu voir son fils qui y étudie à son tour.)

Cette ville, splendidement au milieu des fleurs blanches et fanées, c’est Cotonou, Cotonou qui a repoussé patiemment, obstinément.

Je me surprends à rêver que, dans 25 ans, je savoure ton heure rose sous d’énormes manguiers langoureux, en mangeant tes ananas variété « pain de sucre ». Dans mon fantasme, je ne suis évidemment pas en train de penser aux courbettes de ma voisine décharnée pour me soutirer 1$ et manger.

Dans un futur chimérique, il n’y a qu’une cité jardin, voluptueuse de verdure, sophistiquée et égalitaire. Ton plus beau profil se dessine avec les rayures des palmes, qui dansent sur tes plages plus larges que notre fleuve. Tes musiciens au talent à faire pâlir d’envie les clubs de jazz du monde entier battent la mesure dans l’horizon. Tes visiteurs se pâment du swag inventif quotidien des Cotonois. On crée un prix Nobel de l’attitude décontractée en ton honneur, pendant qu’on rend hommage à tes fermes modèles, qui auront peut-être mieux résisté à la catastrophe écologique grâce au moratoire actuel sur les OGM.

Et alors je pourrai en partie m’inspirer du poète sénégalais David Diop récité par tous les petits uniformes scolaires du pays, pour réécrire ce texte. Cette ville, robuste et jeune. Cette ville-là, splendidement au milieu des fleurs blanches et fanées, c’est Cotonou, Cotonou qui a repoussé patiemment, obstinément.

Pour un autre texte de Sarah R. Champagne : «Anciennes prostituées cherchent aide psychologique»

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