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Village olympique de Montréal : un monde grouille sous les pyramides
Alors que la planète olympique s’est donné rendez-vous dans la capitale japonaise, rappelons-nous qu’il y a 45 ans, c’était au tour de Montréal d’accueillir le fameux bal à cinq anneaux. D’une exubérante audace architecturale, le Stade de Roger Taillibert tout comme le Village de Roger D’Astous et Luc Durand entraient en continuité avec le panache des installations de l’Expo 67. Le Montréal envisagé par Jean Drapeau se voyait dans la cour des grands. S’en est toutefois suivie une débâcle financière aussi gênante que médiatisée. Dans l’imaginaire collectif des générations n’ayant pas vécu la fièvre des Jeux de 1976, la fierté a quelque peu laissé place à l’embarras de l’éléphant blanc. Le Village trônant néanmoins toujours aussi dignement sur Sherbrooke Est, j’ai profité de la fenêtre olympique pour visiter ce complexe emblématique et aller à la rencontre de ses habitants.
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« Je me rappelle suivre les Jeux à la télévision. Contempler les installations. Je n’aurais jamais cru qu’un jour j’allais y vivre. J’ai habité toute ma vie dans l’est, à force de passer devant, ça a piqué ma curiosité. » me dévoile Maurice, travailleur social aujourd’hui à la retraite. « C’est moins luxueux que la demeure que je partageais avec ma défunte conjointe, mais en tant que marcheur, j’ai choisi l’endroit pour sa proximité avec le parc Maisonneuve, le Jardin botanique, le golf municipal. De mon balcon, j’ai l’impression d’être dans la forêt. On réalise à quel point Montréal est vert », dit-il devant l’horizon du neuvième étage.
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«C’est loin d’être la fin du monde, mais c’est déplorable, c’est une architecture merveilleuse, un bijou patrimonial qui vaut la peine d’être protégé»
Depuis son arrivée, il y a un peu plus de deux ans, Maurice est toutefois le témoin d’une détérioration évidente. « Il y a des inquiétudes reliées à la structure. Ce n’est pas récent comme immeuble. Ça a presque cinquante ans. Des recoins sont décrépis, l’entretien est déficient dans les espaces communs. Sans oublier les problèmes de température avec l’eau, des courriels non répondus. C’est loin d’être la fin du monde, mais c’est déplorable, c’est une architecture merveilleuse, un bijou patrimonial qui vaut la peine d’être protégé ».
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S’ajoute la hantise de la rénoviction dans un contexte de crise du logement, « mais plusieurs appartements sont vacants en ce moment. Ils ont de la misère à louer, je crois. Les rénos, ce sera pour plus tard. » Un événement portes ouvertes sur rendez-vous a d’ailleurs lieu la journée de ma visite.
« En raison de la pandémie, plusieurs services ont été retirés, c’était aussi une opportunité pour l’administration d’économiser alors que les loyers ont augmenté. Ce n’est pas mon intention de me plaindre pour rien, mais la limitation des services est criante. Les portes sont parfois brisées, les ascenseurs sont souvent défaillants, les tuiles à l’extérieur du rez-de-chaussée sont bancales, voire dangereuses pour l’équilibre des gens plus âgés. Bon j’arrête ! Je suis trop vieux pour faire la révolution! » me dit-il ricaneur en me conduisant vers la sortie de son 4 et demi.
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Nouveaux résidents depuis octobre dernier, Ghislain et Josée ont quitté leur triplex familial situé sur le Plateau Mont-Royal. « Nous avions quelques appréhensions. Les amis disaient : C’est juste de p’tits vieux, le bâtiment a de l’âge, c’est démodé. Mais notre ancienne demeure avait 103 ans, alors!» lance d’emblée Ghislain en haussant les épaules.
« Quand nous avons su qu’un penthouse se libérait, nous avons sauté sur l’occasion. La lumière est exceptionnelle. Jusqu’ici c’est une expérience positive », renchérit Josée. Leur appartement a le luxe d’être situé à l’extrémité de la tour C, au 19e et dernier étage. Une position privilégiée leur permettant d’avoir d’une part bien peu de voisins, grâce au concept de la pyramide, ainsi qu’une gigantesque terrasse surplombant l’est de la ville.
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« La vie est moins difficile depuis le déménagement. Nous sommes maintenant locataires. L’aspect villageois nous aide grandement, plus bas se trouvent restaurants, pharmacie, épicerie, salon de coiffure, piscine, gymnase, bibliothèque. À 75 ans, pelleter, ce n’était plus la joie. Fini les combats de stationnement. Ici, je bricole et je peux jouer au golf tous les jours! », explique Ghislain.
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« Habiter un bâtiment patrimonial appartenant à l’histoire olympique, moi ça me fait tripper! On se demande souvent si Nadia Comăneci logeait dans notre appartement. Je trouve l’architecture magnifique, mais je comprends que tout ce béton, ce n’est pas pour tout le monde. Nous, on adore », conclut Josée.
«Je trouve l’architecture magnifique, mais je comprends que tout ce béton, ce n’est pas pour tout le monde. Nous, on adore»
Mon ami Kevin Böczar, architecte de l’atelier Barda, m’accompagne pour une seconde visite. J’ai sollicité son regard le temps d’un après-midi pour en apprendre davantage sur les lieux.
« L’élément qui est le plus flagrant, c’est manifestement la mise en avant de la matière, du béton. On peut confortablement dire que le style s’apparente au brutalisme. L’absence d’ornements, l’essence de la composition. Tu vois les tripes, les noyaux centraux techniques. Ascenseurs, escaliers, salles électriques, chaufferies. Sans pour autant négliger la prouesse architecturale de l’assemblage. Et par sa structure pyramidale, son orientation est très importante pour l’ensoleillement des terrasses et sa végétalisation. Chaque appartement possède son propre espace extérieur et profite des coursives communes. C’est impressionnant. Sans oublier toute la composition cellulaire sur plusieurs niveaux étendus, dans une horizontalité très moderniste, avec une répétitivité de la construction » me lance-t-il candidement en faisant la boucle qui prend une quinzaine de minutes.
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Au pied des pyramides, nous constatons de visu certains problèmes déjà évoqués par Maurice. Les dalles sont en effet un peu abîmées, mais nous apprenons que leur statut patrimonial rend toute modification plus complexe. Quelques signes de vieillissements sont visibles. « Des parois de l’armature semblent se corroder sous les coursives à cause du sel épandu en hiver. Des échafaudages avec des sangles sont installés en soutien sur les cadres. Rien de trop anormal », soutient Kevin.
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« Sur le plan de la segmentation brutaliste, on peut voir des similitudes avec le stationnement Louis-Colin dans Côte-des-Neiges, mais c’est vraiment plus du côté international qu’il faut regarder. Nous sommes près des idées modernes de Le Corbusier, de la Marina Baie des Anges d’André Minangoy, en Côte d’Azur. Et de plusieurs modèles d’habitation à caractère social des années 70 en Grande-Bretagne, comme le Alexandra Road Park à Londres. Plus récemment, les HLM Nemausus de Jean Nouvel à Nîmes, arborent également de longues coursives.
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Je lui mentionne les Vele di Scampia au nord de Naples. D’immenses projets sociaux en forme de voiles, terminés en 1975 et tristement célèbres pour être devenu un haut lieu de la criminalité. D’un destin plus heureux et fort singulier dans le paysage québécois, le Village olympique s’inscrit néanmoins en phase avec l’héritage architectural de son époque.
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La porte s’ouvre pour nous au 17e étage. « Je suis arrivé il y a trois ans, grâce à une annonce toute banale trouvée sur Kijiji. L’ancien locataire ne voulait pas que je paye l’augmentation de deux-trois cents piastres qui peut arriver entre deux baux. Il préférait que ce soit une cession de bail. Un bon gars. Je suis super bien ici, mais il n’y a pas beaucoup d’enfants pour jouer avec les miens », m’informe François, père monoparental de deux jeunes.
« Ma relation avec la direction est cordiale. C’est un groupe d’actionnaires, donc il n’y a aucune proximité. Un propriétaire anonyme qui est dans une logique de rentabilité. Ils ne vont jamais se mettre à dépenser en fou. Sans pour autant négliger les travaux sur la structure. Ils ont un sens des responsabilités, ils ne vont pas prendre le risque qu’il arrive un drame. Mais la lenteur du cheminement des demandes de service pourrait être améliorée », dit l’ancien courrier à vélo en riant. « Le plus le fun, surtout, de ces énormes pyramides labyrinthiques, c’est que c’est toute une carte à explorer pour mes enfants. »
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En effet, entre les visites, nous constatons que de s’orienter représente un réel défi. Malgré des pastilles de couleur pour se guider entre les quatre pyramides A-B-C-D, ça reste néanmoins compliqué de connaître sa position à l’intérieur de la structure. Un technicien affairé avec un ascenseur éventré nous demande des directions vers la sortie. Je n’ose même pas imaginer le calvaire des livreurs.
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«J’ai même entendu dire qu’à cause des attentats de Munich en 72, il y aurait un tunnel secret qui relit le Village au Stade. Avec une entrée secrète. C’est une légende qui mériterait une enquête»
Nous rencontrons Sylvie sur les plaines gazonnées longeant la structure. « J’aspirais à y élire domicile depuis si longtemps! Je venais ici dans les années 90 et je trouvais beaucoup de charmes à ce bâtiment qui me faisait penser à l’imaginaire soviétique. Alors quand l’heure de ma retraite a sonné, c’était tout indiqué. Vivre dans cet immeuble c’était un rêve qui se réalisait. J’ai toujours habité dans l’est, je dépasse encore rarement St-Laurent. La sécurité, ça n’a pas de prix. J’ai eu de mauvaises expériences la nuit, tandis qu’ici tout est sûr. On est loin du bruit et des sirènes du centre-ville. En plus j’ai une chute à déchet et plus aucun colporteur. Quel bonheur! » lance la charismatique dame.
« C’est un bâtiment célèbre à Montréal! J’ai même entendu dire qu’à cause des attentats de Munich en 72, il y aurait un tunnel secret qui relit le Village au Stade. Avec une entrée secrète. C’est une légende qui mériterait une enquête », me dit-elle en pointant mon carnet de notes.
« C’est sûr que c’est pu le prix des logements sociaux d’auparavant. Mais j’entretiens une très bonne relation avec l’administration. C’est propre, les jardins sont en fleurs. Il y a même un mini bazar au sous-sol opéré par Thérèse et Gérard. L’aspect multi-usage est précieux. Pluie, neige, grêle, tu peux te déplacer au sec et faire les courses avec un peu de social pour ceux que ça intéresse. Il y a du commérage! D’où son surnom de “Grand Hôtel”, mais ça vient aussi avec des Airbnb illégaux! »
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Renaud lance sa cigarette à la suite d’une sortie avec son chien Pixel. « Comme plusieurs, je me suis retrouvé ici attiré par le rêve que les lieux évoquent, mais il est vite devenu une chimère. On m’a présenté un appartement avec une vue sur la montagne, je me suis retrouvé dans un coin avec une vue sur un hôpital. C’est moche. Je suis tombé dans le panneau. Ça fait six ans que j’y habite. Je ne pourrais pas dire que je suis en lutte avec l’administration, mais ça a pris quatre ans avoir une clim pourtant incluse. Pour une histoire de colis, j’ai rencontré l’ancienne occupante qui payait 220$ de moins. Je me suis senti baisé. »
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« J’ai créé un groupe Facebook pour la communauté du Village, entre autres pour ma voisine de 93 ans. Un espace pour se réunir, discuter et parfois exprimer des insatisfactions. Les personnes âgées, qui représentent un tiers des locataires, se font manipuler, mais ne savent pas comment le verbaliser. Ils acceptent les augmentations et les coupures sans un mot. L’abus de pouvoir sur les plus vulnérables, ça m’indigne. » lance l’homme d’affaires d’origine française.
Cotée à la bourse de Toronto et propriétaire du Village olympique depuis 2012, la société CAPREIT est un fonds de placement immobilier d’appartements et le plus important en son genre au Canada avec 60 000 unités d’habitation.
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« Après la catastrophe de Surfside en Floride, les résidents ont eu peur, mais ce n’est pas une inquiétude fondée à mon avis. Des visites d’ingénieurs veillent à la santé de la structure. Il y a des interventions, mais pas de suivi. Face à une absence de communication, les gens se font des films. Tsé, il n’y a pas beaucoup de personnel pour l’énorme machine que c’est ici. Aux prix payés, de 900$ jusqu’à 3000$ par mois et des vieux planchers en parquet de mosaïque, il faut être au moins présent. »
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«Ce n’est pas luxueux, c’est plus du fantasme historique.»
Renaud nous fait faire le tour de la propriété. Il tente de nous montrer la terrasse commune du 20e, « elle était déjà fermée avant pandémie. Et puis regardez, ils ont rempli la piscine juste pour l’opération séduction des portes ouvertes ». On marche devant les bureaux du Tribunal administratif du logement du Québec, devant l’Aide aux Villageois géré par une femme nommée Rita « elle s’assure que les plus âgés soient bien et aient leurs médicaments », jusqu’au sous-sol où loge un immense stationnement. « L’hiver c’est bourré de fuites, mais quel espace! » lance-t-il en nous montrant le lave-auto.
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« Ce n’est pas luxueux, c’est plus du fantasme historique. Ça dépend des rêves de chacun. Il faut faire gaffe au faux prestige. Mais c’est plein de jeunes qui emménagent alors l’atmosphère change peu à peu. J’aime encore y vivre et la vue la nuit, elle est magnifique. »
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Sous ce Teotihuacan montréalais au cachet unique grouille un monde quasi parallèle . Avec ses politiques, ses personnages et ses rapports sociaux. Les locataires sont certes exposés aux logiques du capital, mais la vie semble douce sur Sherbrooke Est. Un groupe de femmes d’âge mûr se déplacent à l’aide de marchettes vers leur cigarette. À l’arrière, des hommes torses nus jouent à la pétanque, un peloton de quadriporteurs les salue. Nous sommes peut-être loin des abdominaux découpés de 1976, mais le Village olympique éclaire encore de tous ses charmes l’est de la métropole.