Vie nocturne à roulettes : tous ces bars qui ne veulent pas de moi

Ne reculant devant aucun journalisme d’enquête, je me suis lancé jeudi dans une périlleuse expédition nocturne qui visait à cartographier la totalité de ces bars qui ne sauraient m’accueillir, moi, citoyen à mobilité réduite qui aime ben la bière. Récit d’une grosse soirée aux visées politiques ambitieuses mais aux résultats ben moyens.

Cette soirée devait en être une emplie de lobbying et de militantisme. Elle fut surtout marquée de rebondissements et de «ben voyons donc!», probable cause à effet de tout l’alcool dans l’équation. En début de soirée, j’avais pourtant les poches pleines de bonnes intentions et de cartes d’affaires prêtes à être distribuées. Je m’étais préparé un petit itinéraire avec une liste de bars inaccessibles dans lesquels j’allais m’immiscer. Pour sensibiliser les serveurs au concept d’accessibilité universelle. Pour sermonner les tenanciers. Ou en tout cas les conseiller dans leur démarche possible pour accessibiliser leur établissement.

Mise en contexte : depuis que je suis à Montréal, j’ai identifié que trop peu d’endroits où je peux aller prendre une bière en toute autonomie. Sans avoir à quémander l’aide d’un gentil passant pour gravir l’unique marche qui caractérise si bien ces commerces qui ont pignon sur rue. En toute autonomie; sans avoir à sortir emprunter les toilettes du McDo d’en face toutes les vingt minutes parce que celles du bar sont trop petites  (dans la catégorie «anecdote de toilette», je vous ai déjà gâtés ici).

Parmi les bons élèves, il y a le Pourvoyeur, le Saint-Bock, les Foufounes électriques, le Burgundy, le Boudoir. Mes meilleurs hommages. Dans le fond de la classe, il y a la Rockette, le Saint-Sulpice, l’Île Noire et ben d’autres. Mais dans leur cas, c’était un peu peine perdue. Les propriétaires auraient beau avoir les meilleures intentions du monde, ce serait difficile de rendre l’endroit accessible en raison de leur façade himalayenne.

Mais entre les deux, il y a tous ces bars semi-accessibles ou accessibles broche-à-foin. Dans le sens : «Ah ouais c’est accessible chenous monsieur! Vous avez juste à passer par l’arrière, dans la petite ruelle qui pue le cadavre. Y’a une petite porte en métal, à côté des vidanges. Cognez on va aller vous ouvrir! Pis rendu là, y’a juste deux petites marches!»

Oké.

Ce sont donc les places comme celles-là que j’ai priorisées dans ma petite investigation.

Premier arrêt : le Cheval Blanc dont l’architecture permettrait facilement un accès aux personnes en fauteuil roulant. Une petite enjambée suffit au commun des  bipèdes pour y mettre le pied. Mais cette marche est suffisante pour empêcher quelqu’un en fauteuil roulant d’y entrer.

Hormis moi qui peut lander ça comme un pro. Mais c’est dangereusement stupide. Et ça demeure inaccessible pour les gens avec un fauteuil motorisé, un peu moins adepte des pop shove-it.

J’ai donc souligné à la serveuse que les «rénovations» pourraient se faire à moindre coût. Genre qu’une carte-cadeau de cent piastres chez Home Dépôt suffirait amplement à payer les travaux. Les travaux qui se résumeraient pas mal à crisser une rampe de métal à terre. Elle a été bien réceptive à mes demandes. «Mes» demandes car on lui a aussi demandé d’apporter des assiettes. C’est là que l’histoire a pris une drôle de tangente.

C’est que, en route, on a trouvé un colis suspect dans le métro. À notre heureuse surprise, il contenait une tarte qu’on a bouffée en jasant. C’est d’ailleurs à ce moment qu’est née l’expression «Ouain ça doit être dégueulasse, tout le monde parle!» – on a tous bien hâte de l’essayer dans nos partys de Noël respectif.

Deuxième arrêt : L’Amère à Boire. La première fois que j’y suis allé, j’étais extasié : un rare commerce qui a pignon sur rue au rez-de-chaussée. Sauf que son intérieur dissimule un royaume d’escaliers.  Dans mes souvenirs, ça ressemblait genre à ça.

On n’a donc pas eu le choix de trouver une table sur le premier palier. Mais elles étaient toutes occupées. Fallu demander à deux gentils Français d’se tasser. On est parti quand j’avais envie d’aller aux toilettes, parce que les toilettes là-bas ont au 3e. On a suggéré au serveur de fabriquer un ingénieux système de poulie. « Y va y penser », qu’il a répondu.

Néanmoins, force est d’admettre que la place est ben accessible dans l’sens où c’pas cher pantoute.

Prochaine étape, pogner le métro direction de ma microbrasserie préférée, le Dieu du Ciel. La simple opération de «pogner le métro» s’avère toutefois un peu plus problématique pour moi que pour le commun des bipèdes en vertu des rarissimes stations dotées d’ascenseurs.  Par chance, en vraie Cléopâtre, j’ai pu compter sur de valeureuses baudruches pour me transporter jusqu’en haut des escaliers.

SAUF QUE RENDU LÀ.

Ça se complique en maudit. Les tourniquets de la station Laurier sont trop étroits et je peux pas passer avec mon fauteuil roulant. Au moins il  y avait un téléphone de service à la clientèle, mais Réjeanne de la STM avait aucune crisse d’idée quoi nous conseiller pour sortir de cette impasse.

Heureusement, je suis handicapé ascendant homme-araignée. Absentes de la photo : mes jambes, on sait pas trop où elles se cachent. Également absent : tout sens commun sur le visage d’Anne-Jo.

Enfin rendu au Dieu du Ciel, je me fais reconnaître par le serveur. Normal, je m’y ramasse toujours. Je lui fais judicieusement remarquer que juste avec moi comme client, l’établissement a sûrement fait suffisamment d’argent pour défrayer les coûts engendrés par des rénovations. En plus, la toilette est suffisamment grande pour l’aménager convenablement. Vous avez pas d’excuse, Dieu du Ciel, pis je vais vous boycotter jusqu’à ce que vous me prévoyiez un accès (pas vrai, j’ai aucune volonté).

C’est la dernière photo que j’ai prise pas trop floue. Ci-dessus : les fidèles acolytes du périple.

On a ensuite marché jusqu’à notre quatrième et dernier arrêt, le Notre-Dame-des-Quilles sur Beaubien. J’avais spotté spécifiquement ce bar car je le savais presqu’accessible, avec une minuscule marche qui m’empêche d’entrer, un peu comme au Cheval Blanc. Dans ce bar bien spécial, j’ai remarqué qu’il manquait en fait DEUX types de rampes. J’en fais la suggestion.

Récapitulatif :  il y a pas mal de bars pas accessibles à Montréal qui pourraient le devenir facilement. Mon argumentaire est le suivant: l’approche client, vous connaissez? Savez-vous qu’environ 15% de la population présente une limitation fonctionnelle, pis qu’elle aussi, elle aimerait ça pouvoir sortir en toute autonomie? Et que ce pourcentage, avec les années, va augmenter en raison du vieillissement de la population. Il y a des commerçants qui ont déjà compris ça. Ils sont rusés. Ils savent c’est quoi, l’avantage concurrentiel.

Aussi, savez-vous que pour bien des bars, ça ne coûterait pas si cher que ça? Par bars j’entends tous ceux situés quelque part en 1998 : Taverne Jarry, Miss Villeray, Chez Roger, Notre-Dame-des-Quilles, Cheval Blanc. De minimes travaux seraient nécessaires pour ouvrir vos portes à une toute nouvelle clientèle.

Je regrette aussi amèrement les endroits comme l’Gros Luxe, qui a ouvert ses portes en 2014 et qui porte TRÈS MAL son nom en ne prévoyant pas d’accès aux fauteuils roulants.. Je regrette tous ces bars qui ne préfèrent pas de rampe, en raison de leur « cachet patrimoine », qui rend tous travaux non souhaitables. Le Lion D’Or à Sherbrooke, plus vieille microbrasserie du Québec, est parfaitement accessible. Vous avez pas d’excuse.

La responsabilité ne revient cependant pas qu’aux commerces. Il faut que les villes fassent leur juste part aussi. À Trois-Rivières, une subvention rembourse 90% des rénovations liées à l’accessibilité, jusqu’à hauteur de 7 500$. À Victoriaville, la municipalité défraie la moitié des coûts ou jusqu’à un maximum de 4 000$. À Montréal? Rien. Aucun programme comparable n’existe.

Comment ça, Denis?

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