La vie à côté de la track

Quand t’habites dans l’Est, t’es jamais ben loin d’une track de chemin de fer. Au sud, t’as la track du Port de Montréal. Et de chaque bord du quartier, t’as une track qui se rend jusqu’au port. T’en as une à l’est, dans le coin de Viau; pis une autre à l’ouest, dans le bout de Moreau. La nuit, quand tes fenêtres sont ouvertes, tu peux presque toujours entendre le grincement du métal en provenance de la voie ferrée.

Dans le temps que j’habitais juste à côté de là, je me souviens d’une nuit où ce bruit m’a empêché de dormir sur un sale temps. J’avais beau me tourner et me retourner de bord, mettre l’oreiller par-dessus ma tête, compter les esties de moutons, y’avait rien à faire! Au fur et à mesure que l’heure avançait, le bruit métallique passait du statut de simple irritant à celui d’une véritable obsession. Pis c’est pas comme j’pouvais fermer la fenêtre; il faisait ben que trop chaud pour ça (pis j’étais ben que trop pauvre pour me payer un air climatisé).

Flâner sur l’bord de la track

Je savais bien que le bruit venait de la gare de triage, c’était obligé. Mais le savoir, c’était pas assez pour moé. Je voulais le voir. Ça fait que j’ai enfilé une paire de jeans pis un hoodie, puis je me suis rendu jusqu’à la track, au coin de la rue De Rouen, me laissant guider par le bruit. C’était assez calice de se rendre jusqu’au bord de la track, parce que tu rentres quand même pas là comme dans un moulin, han. Mais tu pouvais voir que j’étais pas le premier à avoir cette idée-là, parce qu’un morceau de clôture Frost bloquant l’accès à la track avait été éventré. Y’avait même un genre de petite trail qui te permettait d’escalader le talus boisé bordant les rails jusque par-dessus le viaduc.

Facque c’est ça que j’ai fait.

Je me rappelle plus exactement ce que j’ai fait rendu là, mais vu que j’étais au Cégep, ça me surprendrait pas que j’aie fumé un batte; ben assis sur le rebord en ciment du viaduc, comme hypnotisé par le ballet paresseux des trains qui allaient et venaient. Je pourrais pas dire pourquoi, mais regarder les trains passer m’apaisait au plus haut point. Je tombais dans un mode contemplatif. Je m’évadais de la frénésie habituelle de ma vie. Le temps passait au ralenti, comme le train.

Dans les semaines qui ont suivi, je ressentais l’envie irrésistible de retourner flâner sur l’bord de la track; d’explorer partout autour. Souvent, les chauffeurs des trains me voyaient et m’adressaient un signe discret de la tête. On savait ben que j’avais pas vraiment le droit d’être là, mais je faisais de mal à personne. Pis en autant que je passais pas sur les rails, eux autres s’en câlissaient pas mal.

Une ville en dessous de la ville

En me promenant un peu dans les environs, j’ai découvert une véritable ville en dessous de la ville. Tu peux pas t’en douter quand tu passes par-dessus, mais, vus d’en dessous, les viaducs des grandes rues comme Sherbrooke ou Ste-Cath ont l’air d’immenses cathédrales souterraines, avec les piliers de béton armé qui se rejoignent pour créer des nefs improbables, sous les chars qui passent.

Quand tu te promènes par-dessus, tu peux encore moins te douter qu’il y a un paquet de monde qui vive drette sous tes pieds! Sous les viaducs, à l’abri des intempéries, j’ai vu des tentes, des matelas, des spots de feu de camp, des chaises, etc. Tu voyais qu’il y avait pas juste une ou deux personnes qui habitaient là, mais une vraie communauté souterraine, invisible.

Contrairement au reste du monde, j’imagine que les chauffeurs de trains les voyaient, eux. Leurs regards devaient ben se croiser une fois de temps en temps. Pis ils devaient ben savoir qu’ils avaient pas vraiment le droit d’habiter là, mais j’imagine qu’ils faisaient de mal à personne…

En continuant d’explorer les environs de la track, dans les semaines qui ont suivi, je suis arrivé à un immense jardin! Tu vas penser que je te niaise, mais j’te jure que non. En plein milieu de la ville, je suis tombé sur des piments, des courges, de carottes, des patates pis des concombres, poussant sur un terrain industriel appartenant à j’sais pas trop qui. Tu te dis que la terre devait être contaminée que l’crisse, pis t’as sûrement raison.

Mais moi, je me suis mis à m’imaginer la vie du monde qui faisait pousser ces légumes-là pendant le jour, avant d’aller dormir sous le viaduc pendant la nuit, sous le regard des cheminots qui faisaient semblant de pas les voir. Je leur inventais des noms pis des faces; des joies pis des peines. Surtout des peines, parce que, tsé, quand t’es rendu que t’habites rien qu’à côté de la track, c’est sûrement pas la peine qui manque!

Aujourd’hui, ça fait un christie de boutte que je suis pas retourné sur le bord de la track, une bonne quinzaine d’années. Mais je passe par-dessus presque chaque jour, sur la piste cyclable. Je ressens encore son appel lancinant, l’espace d’un instant. Au rythme du vélo, je peux distinguer pendant quelques secondes les nefs souterraines, sous les rues Notre-Dame pis Sainte-Catherine. Je peux voir d’autres habitations de fortune qui se sont formées sous les viaducs. Et là, je me demande si c’est le même monde que dans le temps. Je me demande aussi s’ils cultivent encore leur jardin (secret).

Et quand il commence à faire frette, je me demande surtout où ils vont passer l’hiver.

Pour lire une autre chronique de l’Esss de Rémi Bourget : “Le bruit de l’Est”

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