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Vertiges chromatiques au tournoi de Cube Rubik

Haute voltige et tentative de réconciliation avec le célèbre puzzle.

Par
Jean Bourbeau
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C’est sur la pointe des pieds que j’entre dans la salle attitrée de l’École de technologie supérieure, à Montréal. Un mutisme presque inquiétant plane sur les lieux pourtant animés, or, plus j’avance, plus une mélodie plastique brise ce silence. Au fond de la pièce, une dizaine de participant.e.s coiffé.e.s de cache-oreilles industriels s’affairent à résoudre des cubes à toute vitesse alors que les secondes affichées sur les chronos s’envolent.

Bienvenue dans l’univers étourdissant du speedcubing.

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Ce genre de compétitions de plus en plus populaires aux quatre coins du globe consiste en une série d’épreuves dans lesquelles il faut essentiellement clancher son cube le plus rapidement possible. Une mission fort simple que l’on sait pourtant des plus labyrinthiques.

Étalée sur deux jours, cette édition hivernale a de particulier qu’elle ne met pas l’accent sur le cube 3×3 classique d’Ernő Rubik, mais plutôt sur les « gros jouets ». Alexandre Ondet, délégué attitré de la très sérieuse World Cube Association, m’explique les rouages des dix-sept épreuves officielles réunissant une soixantaine d’adversaires en provenance de Hong Kong, d’Ukraine, de France, des États-Unis et du Canada.

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Au menu de ces géométries variables : le cube de la revenge (4x4x4), le cube du professeur (5x5x5), un dodécaèdre nommé Megaminx, l’infâme 7x7x7 et quelques concours à l’aveugle.

Je cache mal ma déception d’apprendre que les épreuves avec les pieds ne font plus partie de la programmation.

Je dois confesser d’emblée que, depuis l’enfance, le Cube Rubik m’est toujours apparu comme un mirage rempli d’impossibles. Un châtiment invincible malgré des efforts répétés. Je n’ai même jamais passé proche d’en réussir un seul. Au fil des échecs, une hostilité s’est créée entre le jouet et moi. Observer donc des ados prépubères élucider des casse-têtes démesurément plus complexes que l’original m’invite au déni et à croire aux plus farfelus des complots.

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« Les gens pensent que l’on fait des mathématiques savantes, souligne Zack Martin, jeune cubeur habillé d’une camisole de basket. Mais c’est surtout de la reconnaissance de formes (pattern recognition). On cherche des motifs, des trajectoires algorithmiques : comment réaliser une première croix, compléter une couronne. C’est beaucoup plus de la mémoire musculaire qu’autre chose. Il faut un peu d’instinct et une bonne faculté d’analyse, mais dès que tu vois ta chance, tu la saisis. Mais c’est beaucoup plus facile que ça en a l’air », ajoute-t-il en finissant pour la troisième fois le puzzle multicolore depuis le début de notre conversation.

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« Le temps est tout ce qui compte. C’est une matière sacrée », lance avec poésie un participant à lunettes tout en craquant ses doigts. Chacun connaît autant ses propres records que les temps à battre au Québec. Je réaliserai en peu de temps que les bons chronos se répandent comme le vent dans la salle.

De nature calme, les cubeur.e.s de vitesse dévoilent peu d’émotions. Les rares éclats de joie sont des poings en l’air spontanés à la suite d’un cube chanceux accompagné par quelques regards ébahis. Si certain.e.s sont satisfait.e.s de leurs performances, d’autres semblent anéanti.e.s.

Un jeune revient essoufflé de son premier 7x7x7, l’épreuve la plus périlleuse, avec un temps costaud de plus de douze minutes. « Ça prend une éternité finir cette affaire-là », s’indigne-t-il, les bras mous comme un Ficello.

Un courage que je salue. Juste voir la chose évoque chez moi les traumas d’une guerre que je n’ai pas connue, mais déjà perdue.

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Dans ce monde où chaque seconde compte et rien n’est laissé au hasard, il est commun de voir des routines bien établies chez les adeptes.

Avant de se lancer, on prend de grandes respirations, les yeux fermés. Plusieurs palpent des chauffe-mains ou élucident compulsivement des cubes « d’action » (pour garder ses mains dans la game, me dit-on). Les plus superstitieux.euses sont même habillé.e.s de t-shirts chanceux.

Niveau matériel, on demande à son cube un mécanisme flexible équilibré avec sa résistance. « Mou et raide à la fois », s’exclame-t-on. Idéalement bien lubrifié, avec un peu de vécu et une grande sensibilité. No joke.

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Si son créateur a pris un mois pour résoudre sa célèbre invention, je rencontre des jeunes hauts comme trois pommes qui la résolvent à une seule main, en marchant. Partout autour de moi, jamais on ne prend congé, les dix tentacules toujours en mouvement vers une résolution qui n’attend pas l’autre.

Les quelques parents présents, accoutumés aux tornades de doigts, offrent des regards hagards alors que fiston montre sa centième réussite d’affilée. Ils les suivent par amour comme d’autres le font dans les tournois de hockey. Si plusieurs semblent complètement dépassés par les prouesses de leurs descendances, ils peuvent au moins se consoler de ne pas avoir à se geler le cul dans un aréna de fond de rang.

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Dans une pièce réservée exclusivement aux compétitions à l’aveugle, quelques braves se frottent au défi de l’obscurité. Étrange scène où une petite foule s’agglutine autour de cubeurs aux yeux masqués munis de bavettes cartonnées empêchant toute triche.

On me murmure en pointant Elliott Kobelansky qu’il est le grand favori dans les volets à l’aveugle. Il examine le scramble pendant quelques minutes puis signale au juge qu’il est prêt. Le bandeau s’abaisse, les lumières se ferment et la magie opère.

L’incompréhension est totale.

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En effet, le Montréalais éclipse tous ses adversaires. Épaté par cette domination, je jette un coup d’œil à sa fiche WCA. Je n’avais pas idée, mais le timide jeune homme avec qui je m’entretenais depuis la matinée faisait partie de l’élite mondiale. Le prodige m’explique alors sa tactique pour le Blindfolded : définir chaque pièce d’une lettre et formuler ensuite des séries de mots.

L’incompréhension est multipliée.

Dans la grande salle, l’ambiance se détend au fil des épreuves.

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Jasmin, mon voisin de table, laisse jaillir les contours d’un sourire alors qu’il vient de signer son meilleur temps de compétition au Megaminx.

« Étant donné qu’il s’agit de moyennes, plus tu enfiles les bons scores, plus tu commences à stresser », explique son ami. Ce à quoi rebondit le jeune Gatinois Rémi Chrétien : « Le stress n’est jamais bon. L’adrénaline n’est pas non plus un allié. Il fait shaker les mains et les rend moites. » Il précise aussi que le café est également à éviter pour une meilleure dextérité.

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Si le cube peut a priori sembler être une pratique solitaire réservée aux introverti.e.s, les compétitions, elles, sont une grande cour de récréation où tout le monde est dans la même gang. Un petit côté geek assumé y règne, mais on retrouve une communauté bourdonnante bien plus solidaire que compétitive. Les vétéran.e.s enseignent aux plus jeunes. On parle de stratégie, on échange des cubes inusités et on se conseille de nouveaux algorithmes.

Les tournois de speedcubing permettent certes d’homologuer des temps officiels à sa fiche et ainsi se qualifier pour des compétitions d’envergure, mais ils sont surtout des opportunités pour faire du cube entre ami.e.s. En marge des chronomètres, des petits cyphers improvisés se forment autour de battles aux apparences presque street permettant aux nouveaux venus de défier les gros noms.

Tiens, ici un duel avec des mitaines de four.

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« Le cube, c’est un combat contre soi-même, une lutte constante pour s’améliorer. Ça fait trois ans que je cours après mon vieux record », philosophe Zack, paraphrasant l’absolu du mythe de Sisyphe.

Avant de quitter, on m’offre en cadeau un vieux cube, peut-être par pitié ou bien par volonté de m’embrigader. Qui sait? J’hésite, mais j’accepte. Rien que de voir cette vilaine chose à nouveau entre mes doigts me fait frissonner.

Mais conscient plus que jamais des tristes limites de mon potentiel cérébral, je me dois d’honorer cet affreux défi.

Donnez-moi un an, les enfants.