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Pour moi, cette année, la St-Valentin, ça va être simple. Je vais sortir ma douce au restaurant. Peut-être au cinéma. Peut-être les deux.
Ma blonde me parlait de « 50 shades of Grey ». Je sais pas si elle parlait du film, ou du vin. Dans un cas comme dans l’autre, le résultat sera le même : elle aura les mains baladeuses dans l’auto, mais va s’endormir en arrivant à la maison.
Ça reste une St-Valentin joyeuse. Cupidon serait fier que j’honore sa journée comme ça. Vous savez, Cupidon, le petit archer nain en couche…
La St-Valentin est moins joyeuse pour plusieurs gens autour de moi. Pour eux, c’est plus difficile, sortir. Quand t’es en dedans, tu peux pas sortir. Pour le commun des mortels, je suis un agent de services correctionnels. Pour le citoyen moyen, je suis un gardien de prison. Pour la vaste partie de ma clientèle, je suis un screw. Pour les autres, je suis Jo. Je suis bon, là-dedans, être Jo: j’ai quand même une trentaine d’années d’expérience. Pour ma job, j’en ai sept.
Je travaille dans un secteur particulier : avec les prévenus. Eux, c’est ceux qui attendent leurs procès respectifs. Avec le système de justice qu’on a, c’est parfois plus long que certaines sentences à vie.
Des fois, les procès sont une formalité pour prouver leur culpabilité. Mais dans un état de droits, on est présumé innocent jusqu’à preuve du contraire. Contrairement à une émission de téléréalité, où tu es innocent à tout moment.
Mais ça arrive aussi que, pour des questions de sécurité, on détienne quelqu’un en attente d’un procès où il sera éventuellement prouvé innocent. Comme Raymond. (Raymond, ce n’est pas son vrai nom. C’est un nom d’emprunt. Soit parce que je n’ai pas une bonne mémoire. Soit parce que je n’aime pas me baigner dans le fleuve avec des flotteurs en ciment.)
J’ai reçu Raymond dans mon secteur pendant l’hiver. Je m’en souviens parce que dehors, il neigeait. De la poudreuse. Et il arrivait entre nos murs pour trafic de poudre. Belle ironie du sort.
Raymond se disait innocent. Innocent par opposition à coupable. Pas le genre d’innocent qui pense que Joël Legendre organise vraiment des combats de chiens.
Raymond disait ça. Comme tous les autres. Mais lui, il avait quelque chose dans le regard. Un fond de vérité possible.
Généralement, chaque prévenu qui s’autoproclame innocent arrive et, par le plus heureux des hasards, retrouve de vieux amis, aussi innocents que lui, prouvés coupables du même crime. Mais ils n’étaient pas complices d’une même organisation. Oh non! C’est le fruit du hasard. À chaque fois. 7-8 fois par semaine. Toujours le hasard.
Mais Raymond, lui, quand il est arrivé, il s’est terré dans son coin, ne parlait à personne, ne cherchait pas le trouble, ne cherchait pas à s’allier comme dans les films américains.
Mais au Québec, nos prisons ne sont pas comme dans les films américains. Il n’y a pas de roulottes de visites conjugales. Et c’est ça qui faisait le plus mal à Raymond. Il avait autour de 30 ans. Il avait une blonde. Ils venaient d’avoir un bébé, quelques mois avant. C’était sa première St-Valentin sans sa petite famille. Ça avait l’air de le faire souffrir. Ça se voyait à sa façon de fixer sa petite photo de famille qu’il avait collée au mur de sa cellule. On permet ce genre de décoration. Ça donne un peu d’espoir. Ça rappelle qu’il y a une vie en dehors des murs. Une lumière au-delà de l’ombre.
On n’a pas de roulotte, mais il y a des visites, à l’occasion, qui sont possibles. La St-Valentin en est une. L’amour, c’est ce qui distingue l’Homme de l’animal. C’est important de lui rappeler. Surtout quand l’homme est gardé en cage. Ça évite de virer fou.
Une semaine avant la St-Valentin, des drones ont survolé la prison. Des drones, c’est de petits hélicoptères. Pas les robots de Darth Vader. Des petits hélicoptères téléguidés qui ne font pas de bruit et viennent déposer des colis entre nos murs. Généralement de la drogue. Ou n’importe quoi qui se vend bien.
En réponse à cet événement, le directeur a décidé de couper les privilèges de tous ceux qui étaient liés de près ou de loin à des histoires de trafic de stupéfiants. Dont Raymond.
Le fond de vérité qu’il avait dans ses yeux avait laissé place à du désespoir. Il ne pouvait pas voir sa douce et son enfant, à la St-Valentin.
Je me suis mis à avoir un peu peur pour lui. Quand le désespoir et/ou la peur prend trop de place dans les yeux d’un client, il choisit parfois de s’évader. Et je ne parle pas d’escalader une clôture ou d’un plan avec un vrai hélicoptère.
À chaque jour, je faisais ma ronde. À chaque fois, je voyais la détresse d’un père absent. Heureusement, ou malheureusement, pour le bébé, il était trop petit pour comprendre le monde dans lequel il vivait. Autrement, comment expliquer à un enfant que « papa, il a pas le droit de t’aimer le jour de l’amour ».
Finalement, le 14 février, on a reçu des ordres d’en haut. Les charges posées contre Raymond ont été levées. L’enquête avait su démontrer qu’il avait réellement été « framé ». C’était un coup monté contre lui. C’était à moi d’aller le libérer. Quand je lui ai dit qu’il pourrait aller rejoindre sa famille, chez lui, ses yeux étaient plus loquaces que jamais. Je n’ai jamais été aussi fier de débarrer une porte de ma vie. Le poids des démêlés avec la justice était maintenant futile. Il avait gagné. Il avait regagné sa famille. Une victoire pour l’espoir. Une victoire pour la justice. Une victoire pour l’amour.
Il est fort, ce petit archer nain en couche.