Albin Olsson

Utiliser la pyrotechnie contre la transphobie

ou Comment Eurovision, le concours musical le plus populaire du monde, contribue à lutter contre les préjugés transphobes et homophobes

Le 23 mai dernier avait lieu à Vienne la grande finale de la 60e édition du concours Eurovision de la chanson. Avec un budget s’élevant annuellement à près de 35 millions d’euros, Eurovision est de loin le concours musical le plus prestigieux et le plus en vue du monde, toutes catégories confondues.

Les règlements sont simples : aucune chanson ne peut durer plus de trois minutes, il ne doit pas y avoir plus de 6 personnes sur scène, aucun animal vivant n’est toléré et les chansons ne doivent en aucune façon faire référence à la politique. À part ça, c’est plutôt à la va-comme-je-te-pousse.

Si les chansons ne doivent pas évoquer la politique, il n’est pour autant pas rare que la politique s’immisce dans le concours; la gagnante de l’an dernier, l’Autrichienne Conchita Wurst, en est la preuve vivante. Sa candidature a littéralement polarisé l’Europe et continue encore aujourd’hui d’enchanter certains et d’en faire pâlir d’autres de rage. Pourquoi? Parce que Conchita Wurst a la voix d’une Cher, les cheveux et les yeux de biche d’une Kim Kardashian, les robes de scène d’une Beyoncé… et un collier de barbe noir de jais.

Transphobie, homophobie & cie

Conchita Wurst est en fait un personnage de scène; son créateur, Tom Neuwirth, souligne qu’il n’est pas lui-même une personne trans, mais qu’il utilise plutôt le travestissement comme démarche artistique. En entrevue à l’AFP, il a affirmé avoir créé le personnage pour montrer au monde que “tant qu’on ne blesse personne, on peut faire ce qu’on veut de sa vie et que, même si c’est cliché, on n’en a qu’une”.

Bien sûr, la droite conservatrice européenne n’est pas demeurée silencieuse longtemps: pour plusieurs groupes anti-gay, Conchita Wurst est rapidement devenue l’emblème même de la dépravation, de même que le porte-étendard du soi-disant lobby gay (ce fameux organisme international ultra-secret qui vise à convertir de force tous les enfants hétérosexuels à l’enfer de la fornication contre nature).

Le passage de Conchita à Eurovision a donc provoqué des mini-tollés un peu partout sur le vieux continent. Un homme d’État biélorusse a même initié une pétition, signée par certains politiciens russes et ukrainiens, demandant le retrait de la candidature de la chanteuse. “À cause des libéraux/ales européen-nes, le concours international et populaire, qui sera regardé par nos enfants, est devenu un haut lieu de la sodomie”, écrivait-il, menaçant de faire pression afin que la télévision d’État biélorusse boycotte la diffusion du concours (ce qui s’est soldé par un échec retentissant, les Biélorusses n’étant heureusement pas tous des bigots comme ce charmant monsieur).

Plusieurs commentateurs en ont profité pour souligner la montée en popularité du conservatisme moral qui gagne du terrain depuis quelques années, en Europe comme ailleurs. En effet, lorsque la chanteuse trans israélienne Dana International avait remporté Eurovision en 1998, sa candidature n’avait semblé soulever aucune polémique, du moins selon ce que rapportent les journaux de l’époque. Peut-être parce que Dana International avait déjà subi son opération de transition avant de participer au concours? Peut-être parce qu’elle ne jouait pas, comme le fait Conchita, avec les codes visuels qui séparent les genres? Difficile à dire.

Heureusement, au-delà des discours haineux que sa présence médiatique entraîne, Conchita Wurst semble réellement avoir une influence et un impact positifs: sur les réseaux sociaux, plusieurs personnes trans et/ou queer ont témoigné se sentir plus légitimées et plus en droit de s’affirmer, à cause de la visibilité et du discours tenu par Conchita. Qui plus est, de plus en plus de personnes se familiarisent avec la question du genre pronominal à utiliser lorsqu’on parle de personnes trans en général: puisque l’identité de genre devrait toujours être associée à la manière dont se définit elle-même une personne, on utilise le féminin quand on parle de Conchita, aussi barbue soit-elle.

Eurovisionneries

Moins flamboyant que Conchita Wurst mais tout aussi apte à la mise en marché (ne nous leurrons pas, Eurovision est avant tout une histoire de gros sous), c’est le suave suédois Måns Zelmerlöw qui fut couronné cette année grâce à sa chanson Heroes, qui se trouve déjà au sommet de la plupart des palmarès européens. Je dois avouer que j’ai été un tantinet déçue: mon vote allait au Belge Loïc Nottet, un genre de Lorde version masculine au look vaguement androgyne.

Malheureusement, mes préférences ne sont que très rarement partagées par les jurys d’Eurovision, et je trouve que certaines perles tombent parfois trop beaucoup trop rapidement dans l’oubli. Voici donc une compilation de ce qui constitue selon moi les meilleures Eurovisionneries: des prestations regorgeant de pyrotechnie, d’acrobates et de costumes lamés et destinées à faire pâlir d’envie tous les Star Académie de ce monde.

Ukraine, 2007

Contrairement à ce qu’on pourrait présumer, la conservatrice Ukraine n’a pas toujours été fermement opposée à la présence de drag queens sur scène. Verka Serdyuchka, un genre de Priscilla inventée par l’humoriste Andriy Mykhailovych Danylko, a raflé en 2007 la seconde place grâce au rythme entrainant de Dancing Lasha Tumbai et aux costumes de ses danseurs évoquant une Allemagne nazie glamour et toute en paillettes.

Finlande, 2006

En 2006, le groupe de Monster Metal Lordi remportait le concours à la surprise générale et malgré les protestations des groupes chrétiens d’extrême-droite qui voyaient là le sacre de Satan et la dissolution des grandes valeurs européennes (comme quoi Conchita Wurst n’a rien inventé). À noter que leur inoubliable chanson Hard Rock Hallelujah inclut les néologismes “rockeluja” et “a-rock-alypse”.

Suisse, 2007

L’oubliable groupe helvète DJ Bobo s’est commis en 2007 avec une chanson intitulée Vampires are alive: musique de style eurodance, coiffures improbables, paroles dignes d’une comédie musicale de Richard Cocciante; bref, on espère de tout cœur reconnaître ici l’humour suisse.

Azerbaïjan, 2008

En 2008, l’Azerbaïjan a opté pour une thématique « ange et démon », avec un chanteur tout de blanc vêtu qui possède à la fois une voix de fausset et les cheveux de Sisqó circa 1999. Le second chanteur, celui qui joue le méchant, ressemble comme deux gouttes d’eau à l’ancien animateur de Salut, bonjour! Benoît Gagnon coiffé d’une perruque.

Irlande, 2008

L’Irlande a apparemment déjà jugé sage de présenter une marionnette de dinde au fort accent dublinois pour se mesurer aux grandes voix d’Europe. En plus d’être un présentateur télé hyper populaire, Dustin the Turkey est également chanteur et compte plusieurs albums à son actif. Ouioui.

Roumanie, 2013

Qui dit Roumanie dit Transylvanie, n’est-ce pas? Et de toute évidence, qui dit Transylvanie dit aussi “un vampire qui chante de l’opéra en lévitant au-dessus de danseurs à moitié dénudés”. Rendez-vous au moins jusqu’à 1:45 pour entendre le dubstep.

Bulgarie, 2009

Des costumes de Zelda, une chanteuse avec les cheveux d’Elvira, la voix de fausset du chanteur, des danseurs en échasses, des projections de feu et d’engrenages d’horloges. Démêlez tout ça et comprenez ce que vous pouvez.

Suisse, 1988

Finalement, je m’en voudrais de passer sous silence la victoire du rossignol de Charlemagne pour le compte de la Suisse en 1988. Le clip s’ouvre sur une Céline de l’époque Incognito, le cheveu en bataille et la canine proéminente, qui fait des babaille de la fenêtre d’un rotoculteur en visitant une ferme. La chanson Ne partez pas sans moi, qui s’adresse directement à des cosmonautes, est certainement l’une des plus sous-estimées du répertoire de notre fierté nationale.

https://www.youtube.com/watch?v=kLPlhvgE9qA

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up