Germain Barre

URBANUIT : quand être paraplégique est trop obscène pour le monde de la porno

Le premier film porno de Marie-Léa Kinka aurait été refusé car elle y exhibe son handicap : elle se confie à URBANIA sur l’industrie pour adultes et une société insuffisamment inclusive.

Marie-Léa Kinka, qui travaille dans l’industrie pour adultes depuis deux ans, a tourné son premier film X en février, dirigée par Mat Hadix, un producteur indépendant. Elle y jouait dans trois scènes, une en solo, une en compagnie de Julie Holly, une ex-professeure de français recrutée par la compagnie Jacquie et Michel, et une avec Pascal Saint-James, connu, entre autres, pour le film X Slutty & Sluttier. Aucune chaine ni plateforme de téléchargement n’ont toutefois accepté le film. « Parce que je suis en situation de handicap », affirme Marie-Léa Kinka.

Une camgirl primée, en fauteuil

La modèle pour adultes est paraplégique depuis douze ans. Sous le choc et sans comprendre le raisonnement des distributeurs, Kinka s’est alors tournée vers le sociofinancement sur le site français Pot Commun. Elle souhaitait ramasser assez de fonds afin de pouvoir éditer le film Leah, CamGirl & Paraplégique, tout en faisant en sorte qu’il ne récolte pas plus de toiles d’araignée qu’un vibrateur dont le moteur ne fonctionne plus.

«C’était une de mes craintes, d’être ouvertement critiquée, voire rejetée, mais même si souvent ça étonne les autres, je dois reconnaitre que généralement ça se passe très bien.»

Jamais l’industrie du sexe ne lui avait semblé aussi peu inclusive. Pourtant, quand elle a commencé comme camgirl en 2017,  son handicap n’a pas été pas un obstacle : « C’était une de mes craintes, d’être ouvertement critiquée, voire rejetée, mais même si souvent ça étonne les autres, je dois reconnaitre que généralement ça se passe très bien. » En 2018, elle a remporté le prix du meilleur nouveau modèle européen, à la cérémonie de prix EroAward.

«Un handicap est la première cause de discrimination dans mon pays.»

Aujourd’hui, à 40 ans, elle soupçonne que peu importe le secteur d’activité, ce n’est pas toujours facile pour les femmes, encore moins celles dans une situation semblable à la sienne. « Un handicap est la première cause de discrimination dans mon pays, si je me base sur les dossiers de 2018 du défenseur des droits des travailleurs », lâche Kinka. Elle a choisi d’explorer le monde des camgirls, parce que c’est un travail qui peut se pratiquer à domicile. « Je suis libre de choisir mes propres horaires. Je peux donc prendre soin de moi, avec les rendez-vous médicaux, les soins infirmiers et journaliers nécessaires à ma condition, et quand même travailler. » Kinka est aussi heureuse de « repousser toujours plus les limites des pratiques sexuelles et de l’exhibition. »

Du soutien d’actrices X mais l’incompréhension des personnes handicapées

Ce que raconte Kinka n’est pas anecdotique. De plus en plus de personnes perçues comme invalides par la société se tournent vers l’industrie du sexe. En 2015, Alissa Afonina, victime d’un traumatisme crânien à la suite d’un accident de voiture, m’avait expliqué que sa fatigue constante et sa mémoire défaillante l’avaient éloignée du monde du travail plus traditionnel. Elle avait alors pris la décision de se rebaptiser Sasha Mizaree et était devenue dominatrice. « Le travail du sexe n’inclut pas beaucoup de paperasse et la créativité y est importante. Mon invalidité n’a pas du tout affecté ma créativité. J’adore créer un monde dans lequel les gens ont du plaisir et je ne vois pas mon travail vraiment différemment que si je dessinais des vêtements. Ce n’est pas parce que mon travail implique parfois de faire des vidéos qui font jouir des mecs que je me considère moins professionnelle que d’autres. »

«Ce n’est pas parce que mon travail implique parfois de faire des vidéos qui font jouir des mecs que je me considère moins professionnelle que d’autres.»

Alors qu’Alissa Afonina remarquait que « criminaliser le travail du sexe retire bien des possibilités de gagner sa vie à des femmes se retrouvant dans des groupes marginalisés, comme moi, une travailleuse du sexe handicapée », Marie-Léa Kinka souligne la solidarité du milieu. « J’ai reçu le soutien de plusieurs actrices X françaises, dont celui de Julie Holly et Natacha Guappa, que j’ai rencontrées lors du tournage à Paris. Ça m’a surprise et touchée. » Kinka n’a pas reçu d’appui d’autres personnes paraplégiques. « Je ne me sens pas acceptée par la majorité d’entre elles, parce que je travaille dans le porn », indique celle qui souhaitait pourtant révéler dans un film que la vie sexuelle des personnes handicapées n’est ni absente ni «freak.»

Il n’y a pas que la gloire XXX qui est inaccessible

Résolue à faire évoluer une société qu’elle juge plus handicapante que son fauteuil, Kinka n’envisage pas de refaire un film, mais veut se montrer davantage sur les réseaux sociaux. « C’est ma façon de lutter contre le validisme et pour une plus grande inclusivité. J’ai aussi décidé de publier plus souvent sur mon quotidien dans les rues de Nancy, la ville où j’habite, pour que les gens qui me suivent sur Twitter se rendent compte de ce à quoi ressemble ma vie en fauteuil roulant. À quel point la plupart des endroits, comme les magasins, restaurants, cabinets médicaux, et distributeurs de billets sont inaccessibles à la population aux prises avec un handicap », revendique-t-elle.

Résolue à faire évoluer une société qu’elle juge plus handicapante que son fauteuil, Kinka n’envisage pas de refaire un film, mais veut se montrer davantage sur les réseaux sociaux. « C’est ma façon de lutter contre le validisme et pour une plus grande inclusivité.»

L’industrie du sexe permet à des femmes comme Marie-Léa Kinka et Alissa Afonina un meilleur contrôle et pouvoir sur leur vie et leurs finances, au gré de leurs possibilités physiques et mentales. Kinka donne jusqu’au 10 juin la chance aux amateurs de films pornographiques de se procurer ses scènes possiblement cultes un jour. « La vente se passe bien, en grande partie grâce à mes amis et aux actrices X qui me soutiennent. Je les remercie chaleureusement, car vendre un DVD en 2019, à l’ère du porn gratuit sur les tubes mainstream, est une situation à laquelle je ne m’attendais pas. Je ne veux plus que ce que j’ai vécu ne se reproduise », conclut-elle.

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