Germain Barre

URBANUIT  : pour en finir avec la jalousie

Comment peut-on gérer cette émotion au potentiel toxique ?

Un ami est resté près de cinq ans avec une femme qui l’engueulait s’il avait dit trop gentiment « bonne journée » à la caissière de l’épicerie. Ou s’il avait tenu la porte à une dame, même si elle ressemblait à sa grand-mère après un accident de moto qui l’aurait défigurée. Quand il l’a laissée, ce n’est même pas qu’il ne pouvait plus subir sa jalousie : il croyait alors que c’était normal. Pour lui, c’était un compromis en amour, se couper du monde entier pour rassurer sa douce.

Traumatisée par l’infidélité

Pourtant, l’amour peut bien se passer de jalousie (et de papier de toilette resté pris dans la craque de fesses.) Ce n’est pas une preuve de quoi que ce soit sauf d’une insécurité qui ne se règle pas à coups de shooters de tequila, d’achat de maison sur une ile déserte ou de lecture en cachette des courriels de son chéri. Mélissa* le sait et c’est pour ça qu’elle a tenté de transformer sa jalousie, parce qu’elle sentait que ce sentiment étouffait son couple. « Je suis restée neuf ans avec un gars qui m’a trompée tout le temps, sans que je le sache sauf à la toute fin. On n’avait pas la même libido. Il m’a expliqué que plutôt que de me forcer à baiser, il avait préféré me tromper. Il ne savait pas que ça pourrait me faire mal. C’était pire que tout pourtant. C’était comme si toute notre relation avait été fausse. »

Depuis, Mélissa suit une thérapie. Elle est en couple depuis quelques mois, mais les relations sexuelles sont parfois douloureuses. « Je me ferme complètement d’un coup. C’est mon corps qui se referme et qui rejette l’autre. C’est comme une protection. » Pour tenter de déjouer le traumatisme des infidélités de son ex, elle a discuté avec son nouvel amoureux des possibilités d’être un couple non-monogame. « Quand j’en parle je sais que je sonne bizarre, mais, pour moi, proposer ça a été une prise de responsabilités. Je me sens plus en contrôle. Il n’y a rien de caché. Je ne me sens pas toujours bien quand je vois mon chum excité avant de sortir. J’ai envie de regarder ses messages Facebook. Je me remets constamment en question, mais il fait la même chose lui aussi. Nous discutons de tout ensemble. »

La non-monogamie consensuelle n’est pas un piège

«Plein de personnes ne sont pas faites pour la monogamie. Elles ne se sentent pas plus menacées par un partenaire qui s’en va travailler dans une boutique de chaussures que dans un donjon.» – Lola Davina

Carolane* croit aussi que la communication est ce qui sécurise le plus son couple. Elle qui est escorte, pour ne pas sentir que leur vie sexuelle est inéquitable, a évoqué l’idée du couple ouvert à son chum. « C’est un gars qui ne connaissait pas du tout l’industrie du sexe avant et qui se sentait menacé par ça. J’ai déjà été avec d’autres gars qui m’ont traitée comme de la merde. Ils pensaient que j’avais toujours envie de baiser et que je ne les aimais pas assez, sinon j’aurais arrêté le travail pour eux », évoque-t-elle. « Mon chum sait qu’il n’est pas le seul à me désirer, mais il sait aussi qu’il est désirable. Nous ne parlons pas en détail de mon travail ou de ses aventures avec d’autres filles, mais nous parlons de ce que nous avons besoin. Je sais ce qu’il attend de moi, comme ma présence un certain soir, et je lui dis que j’ai envie qu’il se colle contre moi quand je reviens à six heures du matin. »

L’auteure Lola Davina, une ex-danseuse et dominatrice, assure que c’est possible d’être en amour dans une relation non exclusive, sans se juger piégé ou intimidé. Dans son livre Thriving in Sex Work, Davina indique qu’aimer quelqu’un, ce n’est ni posséder ni contrôler. « Plein de personnes ne sont pas faites pour la monogamie. Elles ne se sentent pas plus menacées par un partenaire qui s’en va travailler dans une boutique de chaussures que dans un donjon. »

Le cul n’est pas une ressource limitée

En entrevue avec URBANIA, elle estime que le culte de la monogamie est très fort et toxique, « comme si la sexualité était une ressource limitée, qui pouvait s’épuiser et se salir. » Elle propose de s’inspirer des polyamoureux, qui entretiennent plus d’une relation sexuelle ou émotionnelle avec plus d’une personne, pour former de nouveaux modèles de relations, qui permettent à tous d’être authentiques et respectés.

Une étude publiée en 2017 dans la revue Perspectives on Psychological Science montre d’ailleurs que les couples monogames sont ceux qui éprouvent le plus de jalousie. Les modèles de non-monogamie consensuelle encourageraient davantage la confiance. Les polyamoureux reconnaitraient mieux les valeurs de la communication, qui leur permet de poser leurs limites, ainsi que d’énoncer leurs besoins interpersonnels et liés au sentiment de sécurité.

La jalousie : une émotion normale à confronter dans le polyamour

Sous le nom de plume d’Hypatia, l’auteure Marie-Claude L’Archer, polyamoureuse depuis 2013, donne des conseils aux personnes tentées par la non-monogamie consensuelle et le polyamour. Elle comprend la jalousie et insiste pour la normaliser et décomplexer. « Les polyamoureux ne sont pas immunisés et ne devraient l’être pas non plus, car la jalousie, lorsque bien comprise, est un signal important qui nous dit qu’une situation requiert notre attention. Je suis contre le jalousie-shaming. Je crois au contraire que la jalousie devrait être accueillie avec empathie » , écrit-elle sur son blogue Hypatia From Space.

«Les polyamoureux ne sont pas immunisés et ne devraient l’être pas non plus, car la jalousie, lorsque bien comprise, est un signal important qui nous dit qu’une situation requiert notre attention.» – Marie-Claude L’Archer

Composée d’émotions primaires telles que la peur, la colère et la tristesse, la jalousie devrait être confrontée selon L’Archer, en se posant des questions comme « Que puis-je faire pour prendre soin de moi-même dans cette peur? », « Quel soutien puis-je demander de la part de mes partenaires, de mes amis, de ma communauté? » et « Suis-je en colère contre mon partenaire? Contre moi-même? Ou contre quelqu’un d’autre? »

L’auteure polyamoureuse invite également à découvrir la compersion, l’émotion contraire à la jalousie, « un acte de résistance » aux dictats d’une société privilégiant habituellement les scénarios amoureux stricts de Disney au détriment des aventures épanouissantes. Dans son livre Compersion : Transcender la jalousie dans le polyamour, elle ne cache pas ses confusions et ses craintes, mais expose en quoi la compersion, un mot inventé dans une commune de San Francisco dans les années 90, qui « repose sur le fait d’être conscient que notre partenaire n’existe pas que pour notre propre gratification ou que pour répondre à nos besoins », l’a aidée à être heureuse et enthousiaste pour son mari et ses autres compagnes, tout en se sentant unique et valorisée.

L’Archer se fait rassurante aussi en indiquant que de s’ouvrir à la compersion est un apprentissage, et que ce sentiment positif peut coexister avec la jalousie. « Il y a des moments où une dose d’insécurité subsiste. Plus vous progresserez dans votre aptitude à créer le sentiment de compersion en vous, moins il restera de place pour la jalousie, l’insécurité et la peur », écrit-elle.

Bref, la jalousie comme les roses le jour de la Saint-Valentin ne sont pas essentielles à l’amour. Au lieu de lire les textos de son partenaire, il faudrait réfléchir à ce que nous désirons réellement dans une relation, et apprendre à le communiquer, avec ou sans tequila bang bang.

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