Germain Barre

URBANUIT : la Nouvelle-France XXX

L'historien Laurent Turcot répond à nos questions sur les habitudes sexuelles du 16e siècle au Québec.

Nouvelle-France, nouvelles moeurs? Cette semaine, un épisode de la série Youtube L’Histoire nous le dira a attiré notre attention : «Sexe, prostitution et homosexualité en Nouvelle-France». L’historien Laurent Turcot y raconte ce qui se passa quand la sexualité française -plombée par la religion- rencontra celle -bien plus libre- des Première Nations d’Amérique du Nord. Pour le professeur de l’UQTR, on voit souvent les colons comme des aventuriers mythiques, mais c’est en s’intéressant à leurs pratiques sexuelles qu’on peut les voir comme des humains, désirs et vices inclus.

«J’ai deux types de vidéos pour L’Histoire nous le dira : les “très universitaires”, et les autres, plus “clickbait”.  Les vidéos de sexualité, c’est souvent celles qui marchent le mieux. J’en ai fait une sur la masturbation au XVIIIe siècle, et la réponse a été hallucinante. L’Histoire croisée avec la sexualité, c’est comme deux passions secrètes des gens qui se révèlent.»

«Les vidéos de sexualité, c’est souvent celles qui marchent le mieux. J’en ai fait une sur la masturbation au XVIIIe siècle, et la réponse a été hallucinante.»

Il faut dire aussi que Laurent est le genre de prof cool qui te contamine avec ses passions dès que tu l’approches. Il est lucide, aussi. «L’Histoire, c’est souvent la manière dont les gens qui l’ont racontée se représentaient les choses. Le travail de l’historien, c’est de confronter ces représentations pour arriver à une forme de vérité.»

Surtout que dans ce cas, ceux qui l’ont racontée, ce sont les colons français. Et ils ne tenaient pas forcément de journaux intimes de leurs fantasmes et exploits sexuels, avec des petits coeurs sur les i. «Les sources qu’on a, c’est souvent des archives publiques, des récits de voyage ou des registres de prisons. Et souvent, c’est une mention très rapide parce qu’il s’agit d’un sujet “infâme”. On va essayer de masquer ou d’enrober le récit, pour faire semblant que la chose n’existe pas.»

 

Une rencontre entre deux conceptions de l’amour

La vidéo nous parle d’un rapport au sexe bien différent chez les Premières Nations. Par exemple, la contraception, l’amour avant le mariage et la bisexualité n’étaient pas pour eux des pratiques taboues. 

Mais encore là, «les pratiques autochtones aussi nous sont racontées par les Français de l’époque. On manque beaucoup de sources autres pour être capables de les comprendre comme telles.» (Il recommande cependant le livre Éros et tabou. Sexualité et genre chez Amérindiens et les Inuits de Gilles Havard)

Et évidemment, du point de vue européen, les femmes autochtones préféraient les amants français, soi-disant plus doux que les amants locaux! «C’est ce qu’on raconte. Encore là, c’est une vision des choses. C’est peut-être de là que vient le mythe du French lover. Au départ, quand Jacques Cartier a débarqué ici en 1534, on raconte que les autochtones pensaient que les Français avaient un pouvoir spécial et que pour capter ce pouvoir-là, il fallait que les femmes autochtones couchent avec les Français. Sauf que très vite, ils ont réalisé que c’était faux. Mais les Français, eux, y avaient pris goût.» 

Les Français, trop straight ou trop pervers?

En tout cas, leurs pratiques sexuelles étaient plus diversifiées qu’on pourrait le croire. L’Histoire nous le dira parle d’homosexualité, de mariages préconsommés, de travail du sexe et d’adultère, tous bien présents à l’époque. L’Histoire nous dit aussi que, dans une société avec encore moins d’éducation sexuelle que la nôtre, on s’inspirait comme on pouvait! «Au XVIe siècle, la proximité avec les animaux était beaucoup plus grande qu’aujourd’hui. On apprenait donc la sexualité en regardant les animaux, puis en regardant les autres adultes (dans la chambre commune pour toute la famille). En gros, par mimétisme.»

via GIPHY

 «Le sexe, personnellement, j’en parle volontiers dans mes cours. Mais c’est sûr que pour le moment, ce qui est mis de l’avant dans l’Histoire, c’est l’histoire politique, l’histoire diplomatique… Alors qu’il y a bien d’autres choses!»

Ce qui frappe aussi dans le récit de Laurent, c’est la cruauté de la société. Oui, on s’attend un peu à ce que l’État et l’Église du passé punissent des actes qu’ils considèrent comme des péchés. Mais là, on apprend qu’en plus, les gens stériles ou cocus étaient la risée de tous. On ne pouvait vraiment pas compter sur le support moral des voisins. «Hé non! Tout ce qui n’était pas dans la conformité du modèle attendu était considéré comme risible. Encore aujourd’hui, on s’attend à une certaine conformité dans le couple. Heureusement, il y a de plus en plus de versions acceptées, même si on a encore des traditionalistes qui disent que “la famille est à la dérive!”. On est encore très contemporains de la vision de cette époque : il faut que tout le monde agisse de la même manière.»

Bref, plus ça change, plus c’est pareil. Ce qui est spécial, c’est qu’on parle encore si peu de cet aspect de notre histoire. «Le sexe, personnellement, j’en parle volontiers dans mes cours. Mais c’est sûr que pour le moment, ce qui est mis de l’avant dans l’Histoire, c’est l’histoire politique, l’histoire diplomatique… Alors qu’il y a bien d’autres choses!»

Et bien voici donc un aperçu de cette autre Histoire de la Nouvelle-France : 

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