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Une orange en cadeau : nos aînées racontent leur Noël

Plongée dans les souvenirs de nos doyennes.

Par
Jean Bourbeau
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Je me rappelle les mains toutes fragiles de ma grand-mère. Du bénédicité récité avant d’entamer le rosbif coupé par mon oncle à l’aide d’un couteau électrique. De la chaude euphorie de l’enfance qui m’envahissait au moment de déballer mon bas de Noël à l’effigie d’un orignal. C’était les années 90.

Curieux de connaître les traditions de fin d’année d’un temps que je n’ai pas connu, je me suis entretenu, le temps d’une matinée, avec huit femmes habitant la résidence Le Mile End à Montréal. Elles ont eu la gentillesse et la générosité de se raconter à travers des histoires d’une autre époque, douces, parfois dures, mais toujours magnifiques.

Ghyslaine Thomas
80 ans, née en 1941 à Mont-Laurier dans une famille de cinq enfants.

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« Nos Noëls d’enfants était l’affaire de ma mère. C’était très important pour elle qui venait d’une famille pauvre. Elle voulait nous offrir ce qu’elle n’avait pas connu.

On sortait la belle argenterie et la porcelaine une ou deux fins de semaine avant Noël pour bien la frotter dans la salle à manger.

Sous le sapin, il y avait un village entier éclairé sur de la ouate blanche et une crèche avec un petit Jésus en cire avec lequel le chien partait des fois. Il y avait aussi le père Noël plus loin, avec son traîneau qu’on remplissait de biscuits Village cassés.

Les voisins venaient même voir notre arbre de Noël.

Mon frère, mes sœurs et moi, on allait à la messe de minuit et on devait écouter les trois messes. Pendant ce temps-là, notre mère nous préparait le réveillon, plaçait les cadeaux sous le sapin. On en avait beaucoup. C’était le bon temps.

Sur la table, nous avions de la dinde, des asperges, des patates.

Et puis la plum-pudding avec sa sauce spéciale, une recette que j’ai cherchée toute ma vie. Je m’en ennuie encore. On en mangeait juste à Noël. La recette de Moman était faite avec du suif de bœuf et cuite dans une canette en métal bouillie dans l’eau. On avait des petites tranches rondes. On a cherché la recette, mais on ne l’a jamais trouvée. Ça me fait ben de la peine.

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Ma mère ne cuisinait pas comme ma belle-mère – une cuisine très canadienne-française – parce que sa famille, des Ducharme, était née aux États-Unis. Des francophones qui travaillaient dans les usines de coton du Michigan. Elle avait hérité de traditions un peu différentes. La plum-pudding venait de là. On a jamais connu le ragoût de pattes.

Je me rappelle qu’un ami à mon frère venait parce qu’il n’avait pas de réveillon chez lui. Ma mère lui faisait un petit cadeau.

On se couchait tard. Mon père était toujours un peu chaud et dormait sur sa chaise. Ma mère ne s’en occupait pas. Nous non plus d’ailleurs.

De 11 à 14 ans, j’étais pensionnaire à Ottawa. Quand j’entendais White Christmas de Bing Crosby, c’était effrayant comment j’avais hâte d’arriver chez nous pour retrouver l’arbre de Noël.

Plus tard, dans les années 70, je fêtais dans la famille de mon mari originaire de La Minerve dans les Laurentides. Une famille de 12 enfants, pas très riche. Au jour de l’An, j’étais bouleversée. Ça prenait un pas pire petit verre « pour être des nôtres ». Ça chantait des chansons cochonnes. C’était très bruyant. On couchait là même si on gelait. Un beau-frère disait toujours en entrant dans la maison : « C’est ici qu’on tient la crème à glace. » J’avais été plus gâtée, j’avais hâte que ça finisse.

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Aujourd’hui, quand mes enfants ne peuvent pas se libérer, je trouve ça ben dur les Noëls toute seule.

Quand j’étais petite, c’était notre fête. »

Cécile Lefebvre
77 ans, née en 1944 à Drummondville dans une famille de sept enfants.

« Mon père était orphelin. Dans ce temps-là, tu grandissais chez les sœurs, puis à 12 ans, tu étais envoyé dans une ferme où tu étais logé et nourri, mais tu devais travailler au champ.

Avec l’éducation que mon père a reçue, on n’était pas ben ben religieux. Mais on allait quand même à la messe de minuit le 24 au soir. On se ramassait au chalet après. Tout le monde apportait quelque chose à manger. Il y avait une belle grosse dinde. Là, ça veillait. Des chansons à répondre, des sets carrés.

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Le grand-père fermier venait le lendemain dîner comme chaque 25 décembre. Il n’apportait pas de cadeau, mais quand il arrivait, ça signifiait qu’on pouvait déballer les nôtres.

Mes parents travaillaient à Celanese, la grosse usine de textile de la ville. Ils n’avaient pas beaucoup d’argent, mais durant les Fêtes, ma mère achetait des oranges, un fruit qu’on n’avait jamais habituellement. On mangeait aussi du gâteau aux fruits, que je cuisine encore, de la tourtière et du ragoût de pattes. Tout était conservé sur la galerie dehors dans une sorte de cabinet avant l’époque du réfrigérateur. Le livreur de glace passait et le remplissait pour que tout reste frais. »


Janine Varalta
82 ans, née en 1939 à Montréal en dessous du pont Jacques-Cartier sur une rue qui n’existe plus. D’une famille de quatre filles.

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« Dans mes souvenirs, les sapins de Noël étaient maigres, pas touffus comme aujourd’hui. Chez nous, on leur accrochait des tinsel, des guirlandes métalliques faites en plomb – prohibées depuis les années 70 – qui tombaient pour recréer des glaçons. C’était vraiment beau.

Mon père construisait aussi des ornements pour le sapin avec du papier brillant qu’il trouvait dans des paquets de tabac. On passait un petit crochet et on les suspendait. On n’avait pas grand-chose, alors quand on s’est fait donner nos premières vraies boules décoratives, j’étais tellement heureuse.

Ma mère détestait enlever l’arbre.

Mes parents étaient italiens, alors on mangeait parfois des affaires weird comme du calmar, de la raie ou de l’anguille. Mais le temps des Fêtes, c’était québécois. De la dinde, de la farce.

On n’était pas riche, alors on était souvent reçu chez les oncles et les tantes au jour de l’An. Des cousins jouaient de l’accordéon, de la contrebasse, de la guitare et on dansait. Il y avait tellement de monde qu’on mangeait dans les chambres.

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Une fois, mon plus jeune, Bobby, avait vidé tous les verres et on l’avait retrouvé à terre, les pattes en l’air en train de chanter. »

Claire Filteau
76 ans, née en 1945 à Montréal dans le quartier Rosemont, d’une famille de trois filles.

« Dans le temps, les familles étaient tissées serrées. Du côté de Moman, il y avait beaucoup de joie. C’était la fête. Des échanges de cadeaux. Des bons desserts. Je me souviens de la crème fouettée et des Jell-O de couleur.

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Avant même de rentrer chez ma grand-mère, ça sentait tellement bon. Il y avait beaucoup de couvre-chaussures dans l’entrée. Une atmosphère d’amour, une chaleur humaine, de Noël. Mais l’odeur… Je n’ai jamais rien senti d’aussi bon. Je la cherche encore aujourd’hui.

Ma grand-mère était une femme toute douce qui parlait peu. Elle s’était mariée à 15 ans et à 22 ans, elle avait cinq enfants. Les soupers chez elle étaient toujours excellents.

Mon grand-père chantait en premier sa version de Souvenir d’un vieillard. Toujours bien droit, il chantait avec son cœur. Puis, mon oncle callait les chansons à répondre et il y avait de la danse folklorique.

Chaque année, je recevais un livre à colorier et une poupée. Je colore encore aujourd’hui.

Je me souviens de notre petit sapin artificiel avec sa crèche dans notre appartement. Il était décoré de lumières bleues. Je fermais les lumières du salon, je me couchais sur le divan et je le contemplais.

C’était ma joie. »

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Monique Drapeau
79 ans, née en 1942 à Lac-des-Aigles dans le Bas-Saint-Laurent, d’une famille de neuf enfants.

« Quand j’étais jeune, les chemins n’étaient pas toujours entretenus, alors on se déplaçait sur la neige avec une voiture à cheval. Surtout à Noël. La messe de minuit, on s’y rendait en berlot.

On jeûnait pendant la journée, puis après la messe, il y avait de la tourtière, du ragoût de pattes et de la bûche de Noël. On n’était pu capable de manger.

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On allait, bien sûr, chercher un sapin dans la forêt quelques jours avant.

Le jour de l’An, là, c’était la grande fête avec la parenté. Une grosse veillée qui finissait tard. Nous, les enfants, on s’endormait, mais ça swingait fort dans ce temps-là. La famille, les voisins, plein d’instruments; des accordéons, des guitares. Ça prenait un coup au galon de St-George – du caribou fait maison : un mélange de vin et d’alcool fort -.

On restait sur une ferme à deux miles du village et loin des voisins. Alors quand il y avait du monde, c’était spécial. En plus, la visite débarquait avec des petites gâteries pour nous.

À Noël, on recevait des petits cadeaux; des vêtements, des poupées. Des petites choses qu’on trouvait énormes.

Là, aujourd’hui, avec la télévision, c’est différent. »

Gisèle Gélineau
83 ans, née en 1938 à Montréal dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, d’une famille de 12 enfants, dont deux adoptés.

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« J’ai grandi sur la rue Davidson. C’était très différent qu’en campagne. C’était la grande pauvreté, mais on le savait pas. La moindre petite chose nous rendait contents. Quand j’ai reçu ma première paire de patins, même si elle était pour goaler, noire et trop grande, j’étais tellement fière.

Le 24, nous allions toute la trâlée à la messe de minuit, jusqu’à tant qu’on nous oblige à payer les bancs. Il n’était plus question qu’on aille là. Les riches étaient mis en avant et avaient même un coussin, eux autres.

Pendant qu’on était à la messe, mon père préparait sa tarte à la farlouche et ma mère cuisait six gâteaux. En revenant, on les mangeait chauds.

On avait un bas de Noël avec une orange, une pomme, un bonbon, une patate – pour que ça soit plus pesant – et des fois, on nous donnait un morceau de charbon pour rire. Un cadeau que l’on offrait aux enfants tannants. Mais les étrennes [les cadeaux du jour de l’An], on en n’avait pas. Alors on inventait toutes sortes de cadeaux pour être comme les autres.

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Notre vie était simple. Quand on revenait de l’école, c’était une tranche de pain avec de la cassonade et du lait.

Dans la pauvreté, on apprend des choses. Mes frères allaient chercher du charbon qui tombait proche des chemins de fer. À 14 ans, il fallait aller travailler. Ma fameuse paire de patins, je l’ai reçue parce que les plus vieux avaient une job.

Au jour de l’An, notre père nous donnait la traditionnelle bénédiction. Il pleurait à chaque fois.

Un jour, nous avons demandé à nos parents d’accueillir pour Noël un petit orphelin qui n’a pas de famille. Ils sont allés à la crèche [l’orphelinat pour enfants abandonnés] et sont revenus avec un garçon. On lui a trouvé des petites couvertures. À la maison, il allumait et éteignait la lumière. Pour lui, c’était magique. Il n’avait même pas de nom.

Les Fêtes terminées, il est retourné à la crèche, mais peu de temps après, il est revenu vivre à la maison. On l’a nommé Jacques. Il lui manquait un œil à la suite d’une infection. Plus vieux, il allait au parc et demandait 10 cennes aux autres enfants pour enlever son œil.

Nous étions pauvres et heureux. »

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Pierrette Gélineau
85 ans, sœur de Gisèle, née en 1936 à Montréal dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, d’une famille de 12 enfants, dont deux adoptés.

« On ne mangeait pas trois repas par jour. On se battait même pour la crème en haut de la pinte quand le lait gelait.

Un premier souvenir de Noël était que mon enseignante, mademoiselle Clermont, une grosse madame rieuse fine comme tout, voulait de l’argent pour offrir des cadeaux, alors à six ans, j’ai ramassé de vieux journaux avec une traîne sauvage. J’en garde un souvenir inoubliable parce que des enfants du quartier avaient eu des cadeaux cette année-là grâce à moi.

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On n’avait rien. Le guenillou se promenait dans les ruelles et chantait “Des patates, des pommes, des oranges pis des gâteaux”.

On était tous dans la grande misère, alors quand la petite Bédard venait nous montrer ses souliers neufs, c’était juste pour nous narguer, nous, les pauvres.

Quand j’avais 7-8 ans, j’ai reçu à Noël ma première paire de souliers neufs et à ma taille. J’ai dormi avec tellement je voulais pas les perdre. On avait toujours eu des chaussures trop grandes qu’on remplissait avec des Kleenex.

Une fois à Noël, mon frère Georges avait invité sa blonde, une Tremblay, qui avait chanté au piano. Les familles chantaient à l’époque. Elle avait une voix bénie des dieux

Le jour de l’An, on avait droit à de la dinde, des atocas et des patates bouillies en masse. Je ne me souviens pas d’avoir mangé d’autres légumes.

Je me souviens bien de Jacques. Dans ce temps-là, les filles-mères n’étaient pas très respectées, elles laissaient leurs enfants à la crèche par honte.

J’ai adopté trois enfants. Il y a sûrement un lien. »

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Georgette Riopel
88 ans, née en 1933 à Laniel dans le Témiscamingue, d’une famille de six enfants.

« Les festivités commençaient par aller couper l’arbre de Noël dans le bois. Pour ma mère, le temps des Fêtes était féérique.

Le 24, on se réveillait vers 23 h pour aller à la messe de minuit à pied. Une dizaine de minutes de marche. Ma romantique de mère nous faisait regarder la lune, ou quand il neigeait de gros flocons, elle disait : « Il tombe des peaux de lièvres. » On écoutait le bruit de nos pas dans la neige quand il faisait très froid. Des souvenirs tendres.

Mon père suivait sans trop parler.

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Puis, quand on revenait, il y avait du ragoût de pattes, de la tourtière, de la bûche, de la tarte aux raisins et du gâteau aux canneberges, un petit fruit que l’on cueillait près de la rivière.

Il y avait aussi une montagne de beignes grand-mère. Avec mes arrière-petites-filles, aujourd’hui encore, on fait la même recette. Une vraie tradition.

On passait ensuite aux jeux de société. On avait fait venir un Monopoly de chez Dupuis Frères, mais avant, on les inventait.

Le temps des Fêtes, c’était patiner sur le lac, skier dans la forêt en cachette de ma mère.

Grâce à elle, Noël était magique et l’est toujours. J’ai gardé mon cœur d’enfant. »