Mikaël Theimer

Une nuit avec des dumpster divers

Se salir les mains pour changer le monde

L’hiver touche à sa fin; les rues et trottoirs de Montréal sont couverts de flaques d’eau sale, merci la neige fondue.

Ce soir j’ai rendez-vous avec quatre dumpster divers (des plongeurs de benne à ordures) qui vont m’initier à leur activité nocturne.

Je fais la connaissance de trois filles et un gars : Léa, Valérie, Marilie et Antoine. Tous ont moins de 25 ans, et deux ont même moins de 20 ans. Le dumpster diving est encore relativement nouveau pour eux : la première sortie remonte à quelques mois pour certains, à quelques semaines pour d’autres.

Je les retrouve chez Léa et Antoine, qui sont colocs et amoureux. Tous ne sont pas gearés de la même manière pour notre expédition : Antoine est protégé de la tête au pied, de ses grosses bottes d’hiver à la lampe frontale qu’il porte sur son casque de vélo. Valérie elle, ne porte qu’un jogging et a même laissé ses mitaines au placard.

Après quelques présentations et une brève explication de l’itinéraire qui m’attend ce soir – nous allons visiter cinq dumpsters – nous filons en direction de leur premier spot : le dumpster d’un Pharmaprix. Ça a l’air qu’entre les boites de médicaments périmés, on y trouve souvent des chips, des gâteaux et autres produits alimentaires emballés.

J’ai à peine le temps de prendre une photo de la ruelle où se trouve le dumpster qu’Antoine a déjà plongé dedans, alors que Léa et Marilie fouillent son contenu via une ouverture sur le côté de la benne.

Bref, je comprends dès les premières secondes d’où vient le diver de dumpster diver. Mes quatre comparses n’ont pas froid aux yeux, ils savent ce qu’ils cherchent et n’hésitent pas à sauter dans les poubelles pour le trouver. On commence relativement en douceur cela dit : le dumpster est plein de boites en carton – curiosité d’ailleurs, car à un mètre de là se trouve un conteneur à recyclage…

Le dumpster du Pharmaprix ne sera pas très généreux ce soir-là, mais après une dizaine de minutes, nous repartons avec quelques boites de compléments alimentaires.

Le deuxième spot devrait être plus intéressant me dit-on; il s’agit du dumpster d’une fruiterie. Encore un dumpster pas si pire : beaucoup de carton pour quelques sacs de vidanges. Mais au milieu de tout ça, Antoine, qui a encore une fois mis les deux pieds dedans, nous sort une botte de persil, deux belles laitues, quelques oranges et une petite grappe de raisin.

Enfin je découvre la fameuse nourriture gaspillée que mes nouveaux amis convoitent tant.

Le gaspillage. C’est la raison première qui pousse Léa, Valérie, Marilie et Antoine à plonger dans les poubelles. Bien sûr les économies d’épicerie les intéressent aussi, mais s’ils ont décidé d’aller remplir leurs cuisines avec le contenu de nos poubelles, c’est parce qu’ils ont appris qu’au Canada, c’est 40% des aliments produits qui sont gaspillés. 40%.

À peu de choses près, c’est comme si chaque fois que tu faisais ton épicerie, tu jetais aux poubelles la moitié de tes achats en arrivant chez toi. Heureusement, il y a quatre jeunots qui sont là pour les récupérer.

La réalité est différente, puisque ce ne sont pas tes vidanges qu’ils sont venues fouiller, mais celles de commerçants. Ce qui se retrouve dans leurs dumpsters, c’est donc ce qui est officiellement périmé et ce qui est trop “moche” pour être placé sur les étagères.

Sauf qu’une date de péremption, c’est vraiment plus indicatif qu’autre chose… Les bactéries n’ont pas de calendrier. Alors les plongeurs se laissent rarement effrayer par une date imprimée sur un couvercle. Quant aux fruits et légumes, les quatre amis ne s’empêcheront pas de déguster une banane un peu noircie. Ils ont beau être jeunes, ces dumpster divers ne sont plus des enfants. À bien des égards, ils sont d’ailleurs plus adultes que de nombreux adultes…

Tout de même un peu sceptique sur la qualité des produits qu’ils récupèrent, je leur demande s’ils ne sont jamais tombés malades. Tout sourire, Antoine me répond que non. Mieux que ça, il me dit que “ça fait trois mois que je ne me nourris qu’avec de produits périmés”.

Pour les trouver ces produits périmés, Antoine doit souvent se salir. Si les deux premiers dumpsters étaient relativement clean, le troisième est une tout autre histoire… C’est celui d’une épicerie et il est donc plein de produits frais, plus du tout frais. Qu’à cela ne tienne, le principe est le même : on saute dedans, on plonge les mains, on ouvre les sacs, on retourne les cartons, bref, on fouille!

Heureusement, on est en hiver et la basse température limite les odeurs. Je pensais que cela serait plus compliqué de faire du dumpster diving en hiver à cause du froid, mais je réalise à ce moment-là que, quand tu fouilles dans les poubelles, le froid est en fait ton meilleur ami.

Ce qui me surprendra le plus, c’est la désinvolture, la légèreté avec laquelle ils plongent, chacun leur tour, leurs mains au cœur de ces déchets. J’imagine qu’après quelques expéditions, tu prends le beat et tu ne te poses plus trop de questions quant à la salubrité de l’affaire… Mais la première fois, ayoye que ça doit pas être évident de se lancer!

Quand ils en ont fini avec un dumpster, le rituel est toujours le même : tous les produits trouvés sont étalés au sol, puis partagés entre tout le monde. On est bien loin de l’ambiance Black Friday : ici on n’arrache rien des mains des autres. Et s’il y a rarement de quoi partager équitablement chaque produit trouvé, tout le monde y trouve quand même son compte.

“J’ai plein d’oranges à la maison, prenez celles-ci. Je veux bien le pamplemousse par contre? Ça ne dérange personne?”

“Non pas d’trouble, prends-le, moi je prends les échalotes.”

Le dumpster diving est une activité sociale : ses adeptes forment une communauté serrée, ils ont leurs groupes Facebook sur lesquels ils s’échangent les bons plans, l’emplacement des golden dumpsters comme ils en appellent certains.

Et le partage est une valeur centrale au sein de cette communauté. Quand un groupe récupère trop de bouffe, il fait un drop : il dépose sa trouvaille dans un coin de la ville, prend une photo, puis la publie sur le groupe, pour que les autres viennent se servir.

C’est une véritable fraternité, et lorsque deux groupes se rencontrent dans un dumpster, il n’est pas rare que des amitiés se créent.

C’est d’ailleurs comme ça que Léa et Antoine ont rencontré Valérie et Marilie : par hasard, alors qu’ils fouillaient dans les poubelles.

Certains se sont lancés dans le dumpster diving pour des raisons plus personnelles : Marie-Ève, que j’ai rencontrée un autre soir, m’a conté une histoire très différente. Elle est criminologue dans un organisme communautaire et travaille avec beaucoup de personnes en situation d’itinérance.

“Je fais du dumpster diving par solidarité avec mes cocos. Ils ne choisissent pas ce qu’il y a dans leur assiette, parce qu’ils vivent dans les refuges et se font constamment donner de la bouffe dans la rue. Donc ils n’ont à peu près aucun contrôle sur ce qu’ils mangent et je me suis dit ‘Si eux n’ont pas de contrôle, pourquoi moi j’en aurais ?’ En plus, je suis une anxieuse diagnostiquée et je me suis dit que ça pourrait peut-être me faire du bien de laisser aller un peu de contrôle. J’ai l’impression de jouer à la loterie avec mon épicerie pis je trouve ça ben trippant!”

Quelles que soient leurs raisons, les dumpster divers méritent tout notre respect. Ils ont compris que le monde ne tournait pas rond, et ont décidé de changer leurs habitudes en conséquence.

On met 40% de notre nourriture à la poubelle alors que plus de 10% de la population mondiale souffre de la faim et que plus de 3 millions d’enfants meurent de malnutrition chaque année. Il y a de quoi trouver ça scandaleux.

Lorsque la plupart d’entre nous lisent une telle statistique, on soupire un bon coup, secoue la tête en signe de désapprobation, puis on descend au dépanneur s’acheter un sac de fromage en grain pour se faire un snack.

Léa, Valérie, Marilie, Marie-Ève, Antoine et les centaines d’autres courageux dumpster divers que je n’ai pas rencontrés n’ont pas la même réaction.

Eux n’ont pas peur d’aller se salir les mains pour changer le monde.

Et pour ça, on se doit de tous les féliciter.

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 Pour visionner une vidéo sur le sujet : Dumpster diving – Du manger pour gratis

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