Logo

Une nouvelle substance ressemblant à l’héroïne inquiète à Montréal

Environ 1000 à 1500 fois plus forte que la morphine, l’étonitazène préoccupe l’organisme CACTUS.

Par
Hugo Meunier
Publicité

« On est très prudent avant de lancer des alertes, alors si on le fait, c’est qu’on est sûr de notre shot et que c’est très préoccupant! », lance au bout du fil le directeur général de l’organisme CACTUS Montréal Jean-François Mary, au sujet d’une nouvelle substance 1000 à 1500 fois plus forte que la morphine en circulation à Montréal.

L’organisme de première ligne, notamment spécialisé en prévention des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) a récemment publié un avis sur sa page Facebook pour mettre la population et surtout ses usagers et usagères en garde.

« Notre service d’analyse a testé une substance qui a l’apparence d’héroïne très brune avec des reflets rougeâtres, avec la consistance du “black tar”, qui contiendrait de l’étonitazène », peut-on lire dans la mise en garde.

Cette substance qu’on retrouvait déjà ici en comprimés fait son apparition en adoptant cette fois-ci la texture de l’héroïne (sorte de pâte goudronneuse), pratiquement devenue introuvable ces dernières années à cause de frappes successives menées par la police contre des réseaux de trafiquants d’envergure qui écoulaient cette drogue.

Publicité

De beaux coups de filet pour les forces de l’ordre, mais de nouveaux problèmes dans la rue, qui voit alors apparaître de nouvelles drogues. « On a eu quatre surdoses majeures depuis deux semaines, nécessitant plusieurs (jusqu’à neuf) doses de naloxone », s’inquiète Jean-François Mary, ajoutant que les ravages de cette substance sont déjà observés depuis quelques mois à Toronto.

Un premier succès pour Checkpoint

C’est grâce à des analyses rapides, rendues possibles avec le nouveau service Checkpoint, que Jean-François et son équipe ont pu identifier rapidement la menace et ultimement sauver des vies. Un premier succès tangible pour ce nouveau service d’analyse à la fine pointe, accessible au grand public depuis juillet dernier.

«une substance puissante, qui a l’apparence de quelque chose de naturel et qui ne réagit pas aux bandelettes, est extrêmement dangereuse. L’erreur est fatale»

Publicité

D’autant plus que cette nouvelle substance ne peut pas être détectée avec les bandelettes pour le fentanyl distribuées aux usagers et usagères par CACTUS pour freiner les dégâts liés à l’analgésique opioïde. Un peu comme un test rapide de COVID, on pose quelques traces de la substance sur les bandelettes et on sait ainsi si elle contient du fentanyl.

Si le procédé est généralement fiable, il ne fonctionne pas avec l’étonitazène. « Dans un marché dominé par la “fentadope” aux couleurs vives, une substance puissante, qui a l’apparence de quelque chose de naturel et qui ne réagit pas aux bandelettes, est extrêmement dangereuse. L’erreur est fatale », avertit Jean-François Mary.

Heureusement, les personnes qui ont subi des surdoses sévères ces dernières semaines n’ont pas perdu la vie. « Ce sont des usagers qui consomment au quotidien et qui ont une bonne tolérance. C’est pour ça qu’ils sont en vie d’ailleurs. C’est plus dangereux pour les nouveaux usagers et ça serait sans doute fatal pour monsieur et madame Tout-le-Monde », souligne le directeur général de CACTUS, dont la proactivité en termes de distribution du naloxone (un antidote spécifique aux opioïdes) contribue également à freiner l’hémorragie. « On recommande aussi aux gens de le garder (la naloxone) au chaud dans une poche intérieure, puisqu’il gèle à l’extérieur, surtout le spray nasal », prévient Jean-François.

«L’enjeu, c’est qu’il n’y a pas de stabilité présentement dans les batchs en circulation. Il faut donc toujours s’adapter aux nouveaux dosages»

Publicité

En plus de laisser la naloxone au chaud, CACTUS recommande aux usagers et usagères de fumer la substance dangereuse plutôt que de la sniffer ou de l’injecter. Enfin, il est mieux de ne pas la consommer en solitaire ou d’espacer les doses dans le cas contraire. « L’enjeu, c’est qu’il n’y a pas de stabilité présentement dans les batchs en circulation. Il faut donc toujours s’adapter aux nouveaux dosages », constate Jean-François Déry, qui évite le plus possible de lancer des alertes pour éviter d’attirer des usagers et usagères en quête de sensation forte.

À la connaissance du directeur général, l’étonitazène n’a été observé nulle part ailleurs qu’à Montréal au Québec. Ça ne veut pas dire que la substance n’est pas sortie de l’île, nuance-t-il toutefois. « Considérant qu’il n’y a de l’analyse de substance qu’à Montréal (par le GRIP et nous), qu’il y a beaucoup de délais et aucune surveillance fine au niveau des analyses des rapports toxicologiques des coroners, nous ne le saurons pas avant que quelqu’un épluche les données manuellement… »

Publicité

À l’instar des employé.e.s du milieu de la santé qui portent leur réseau à bout de bras, Jean-François et son équipe doivent aussi faire des miracles avec peu de ressources.

Sauf pendant une semaine ou deux au début de la pandémie, l’organisme est parvenu à maintenir ses services en s’adaptant à de nouveaux protocoles et en dépit d’une réduction du personnel. CACTUS observe donc aux premières loges sa clientèle souffrir de la crise qui s’étire.

« J’ai rarement vu des vieux de la vieille aussi désespérés. Quand eux sont désespérés, c’est chaud… », observe Jean-François, à la tête de la seule ressource du genre ouverte de nuit présentement, qui abrite notamment un centre d’injection supervisée. « On a beau avoir quarante références pour un hébergement d’urgence, on ne peut rien faire s’il n’y a qu’une seule place disponible », déplore-t-il.

Surdoses : un fléau remontant à avant la pandémie

Ajoutons le fait que la situation était déjà catastrophique avant la pandémie, à commencer par le nombre de surdoses.

Publicité

En effet, depuis quelques années, le nombre de morts liées aux opioïdes avec présence de fentanyl, une drogue 40 fois plus puissante que l’héroïne, ne cesse d’augmenter.

Selon des données compilées par l’INSPQ et rapportées par La Presse, le nombre de décès par mois (42 en moyenne en 2021) causés par une intoxication possible aux drogues ou aux opioïdes est alarmant, sans compter les visites aux urgences (en moyenne 109 par mois entre janvier et septembre 2021).

La pandémie n’a fait qu’exacerber ce fléau déjà dévastateur.

Selon des données produites par le Bureau du coroner du Québec (BCQ), on rapporte une hausse d’environ 25 % des décès possiblement ou probablement reliés à une intoxication aux drogues dans la dernière année (avril 2019-mars 2020 vs avril 2020-mars 2021). « Le mois d’avril 2020 correspond à l’entrée en vigueur de plusieurs mesures sanitaires liées à la pandémie de COVID-19. L’augmentation observée en mai et juin 2020 a été suivie par un pic de décès en juillet 2020 », peut-on lire sur le site Santé Montréal.

Publicité

« Pour moi, la recrudescence des surdoses a bien sûr un lien avec la pandémie, mais elle était déjà en cours avant les mesures sanitaires », rappelle Jean-François Mary, qui a observé jusqu’à trois surdoses majeures par jour au plus fort de la pandémie en avril 2021. « Et si on n’avait pas été là, plusieurs seraient morts », tranche-t-il.

«Heureusement, il existe un bon réseau d’entraide dans le communautaire, c’est notre grande force et c’est ça qui nous sauve.

Le directeur général de CACTUS presse les autorités de créer de toute urgence une sorte de vigie, dont le rôle serait de compiler des données pour dresser un portrait global de cette situation déjà critique. « Heureusement, il existe un bon réseau d’entraide dans le communautaire, c’est notre grande force et c’est ça qui nous sauve. On fait tout ensemble, par nous-mêmes, mais on n’a aucun soutien public ou gouvernemental », peste Jean-François Mary, qui déplore n’avoir reçu aucune enveloppe supplémentaire des instances au pouvoir ces dernières années même si le problème de surdose grimpe en flèche.

Publicité

Pire, des sommes octroyées par le fédéral se seraient retrouvées uniquement en recherche et rien en première ligne ou pour trouver des solutions concrètes.

«C’est pas juste des gens de la rue. Du benzo (benzodiazépine), on en retrouve au secondaire et ça devrait être préoccupant.»

Jean-François Mary n’est pas dupe et sait que les préjugés à l’endroit des consommateurs et consommatrices de drogue demeurent tenaces et que la crise qui sévit n’est pas suffisamment prise au sérieux par les autorités. Il serait faux toutefois, enchaîne-t-il, de marginaliser la situation.

« C’est pas juste des gens de la rue. Du benzo (benzodiazépine), on en retrouve au secondaire et ça devrait être préoccupant. Plusieurs surdoses sont aussi causées par la déprescription, c’est-à-dire des gens qui se tournent vers le marché illicite après s’être fait couper leur prescription », souligne Jean-François, ajoutant que le pourcentage de consommateurs d’opiacés est passé de 20 à 50 % en quelques années par rapport à ceux de stimulants (passé de 80 à 50 %). « En gros, le nombre de morts par surdose doit avoir dépassé celui des décès en voiture au Québec par année », résume le DG de CACTUS pour illustrer concrètement avec quoi son équipe deal actuellement.

Publicité

Autant de raisons d’être préoccupé par la situation. Et devant les faits, on ne peut s’empêcher, en discutant avec Jean-François, de penser que de prévenir autant de morts devrait être une responsabilité qui incombe à nos gouvernements, et non pas reposer sur les seules épaules, ou presque, de CACTUS et d’une poignée d’organismes exténués par deux ans de pandémie.