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« Mais cette fois-ci, c’est mon tour. C’est pas celui de Laura Cadieux. Non, monsieur.
C’est que de ce temps-là, on me fixe la bajoue, je le sens. Une femme sent ces affaires-là. Je la sens pendre comme une poche de Salada qui trempe depuis trois ans dans un décor de Yamaska. C’est bon, ce programme-là; ça ressemble à ma vie: un beau grand brunch tranquille avec des silences de Normand D’Amour et du pâté de campagne.
J’ai jamais été la plus belle. Mais j’essaie de m’arranger à mon meilleur.
Selon les programmes de mode à la télévision, je serais une femme « pomme ». Il y a les femmes « poire », celles en « A » et y’a probablement d’autres fruits qui m’échappent, aussi. Je suis pas experte. Moi, je suis une pomme: un gros corps rond sur deux petites pattes minces minces minces. Je le sais, je me suis regardée, l’autre soir, en levant ma jaquette. J’aurais donc aimé ça être un beau X comme Carole Bouquet. Elle est-tu assez belle, c’te femme-là.
Je me console en me disant que j’ai pas la charpente en « H ».
Je suis pas trop certaine de comprendre à quoi ça peut ressembler, mais je pense que ma chum de femme, Jocelyne, celle qui habite à Chambly, est faite sur ce frame-là. Pauvre Jocelyne.
Quand mes filles m’ont inscrite au programme de Airoldi, le designer, en premier, je voulais pas y aller. Qu’est-ce que vous voulez que j’aille faire là? Une vraie folle.
Mais d’un autre côté, ils savent ce qu’il faut faire pour mettre les femmes de mon âge en valeur. Pour leur redonner confiance en elles, leur montrer comment se peigner et les mettre au goût du jour.
Et puis c’est vrai que je fais plus vieille que mon âge. J’ai même plus de sourcils.
Qu’est-ce que vous voulez; c’était la mode, quand j’étais fille. On passait nos soirées à se les épiler pour intéresser les petits gars. Astheure, je suis prise pour me les tracer au crayon rouge vin pour que ça s’agence à mes cheveux rougette. Essayez de mettre ça égal, vous-autres; sans mes lunettes, je vois rien pantoute. Ça fait qu’à un pouce du miroir, la falle dans le lavabo, ça se peut que j’aie le sourcil surpris.
Demain, je vais entrer dans une belle boîte en plexiglas, haute comme moi, qu’ils m’ont dit, en pleine rue Ste-Catherine à Montréal. Les passants qui magasinent vont s’arrêter. Ils vont évaluer de quoi j’ai l’air, va falloir que je me tienne droite droite droite. Que je me rentre le ventre. Que je reste ordinaire jusqu’à ce qu’on me donne mon score. Ça va être difficile de pas les regarder; j’espère que je serai à leur goût.
Mais si je fais dur, je veux qu’on me le dise. Qui c’est qui a le goût de faire dur pis de pas le savoir?
J ’ai 52 ans. Je suis pas méchante à regarder, mais les filles au bureau pensent que je fais bien de penser à changer.
Eille, ça va être quelque chose. Ils vont mettre de la grosse argent là-dedans.
Un visage lisse.
Des dents limées.
Un beau twin-set.
Une nouvelle Denise.
Plus jeune. Repulpée et gripette. Et puis j’aimerais donc ça que Jean me choisisse une belle botte.
Dans ses anciens programmes de mode, il choisissait toujours une belle botte pour aller avec les ensembles. Ça fait jeune. S’il peut réussir à m’en trouver une paire qui me fait; c’est que j’ai les mollets tellement petits. Deux chicots qui demandent à vivre.
Je suis pas inquiète; c’est le meilleur.
Je commence à avoir hâte à demain. Parce que demain, des gens que je connais pas vont me dire ce que je devrais faire. C’est leur métier. Ils connaissent ça mieux que moi. C’est excitant.
Et si je peux paraître 51 avec un petit gloss pis des broches dans le fond de la tête, je vais dire comme on dit: « Let’s go Léo, en route s’a croûte ».
Denise xx1/2 »
PS TENDRESSE :: La bise.
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