Une calculatrice à la place du coeur

Une réforme mal foutue + un gouvernement douteux = un sabotage du tissu social

Nous étions près de 50 000 à se joindre à une marche courte, mais nécessaire le 28 avril dernier alors que des Québécois de tous les coins de la province défilaient contre le saccage de l’assurance-emploi. Une marche de santé, donc, d’un peu plus de cinq kilomètres dans le centre-ville de Montréal et qui aura rassemblée travailleurs de tous les âges, chômeurs des deux sexes, syndicalistes portant pancartes ou étendards, familles enjouées, deux prix Nobel ayant scotché des drapeaux canadiens sous leurs chaussures (pour les traîner dans la boue, t’sais), personnalités venues se faire un capital de sympathie – Denis Coderre, notamment – et de nombreux journalistes marchant à reculons devant les contingents.


J’y étais pour capter le pouls avant de me lancer dans ce billet, bien sûr, mais aussi, car c’est une cause qui me tient à coeur. En plus d’avoir grandi dans ces rassemblements engagés, mais aussi incroyablement festifs (mon père était syndicaliste), j’ai aussi eu droit à l’assurance-emploi par le passé. Au-delà du soulagement qu’apporte ce «filet» lorsque j’étais en recherche d’emploi, j’en retiens surtout un certain malaise.

Félix l’a chanté et, tout comme certaines personnes dans mon entourage, j’en ai également fait l’expérience et si le meilleur moyen de tuer un homme, c’est de le payer à ne rien faire, je peux vous assurer – ô chanceuses et veinards qui n’ont pas eu à en dépendre – qu’il n’y a donc rien de «glamour» qui se dégage des versements de montants d’assurance-emploi, seulement un arrière-goût amer accompagnant une fin de contrat passionnant, une odeur de limbes entre deux emplois et une allergie certaine à la bureaucratie tant le mécanisme peut parfois être complexe.

Et, fidèle à son habitude, le Gouvernement Harper (TM) a fait déconner un processus déjà exigeant – moralement et conditionnellement – pour les travailleurs en glissant bon nombre d’entre eux dans un engrenage tournant à vive allure (d’où l’illustration accompagnant le texte, en effet).

Une réforme mal foutue

Pour atteindre le fameux déficit zéro, débusquer les abuseurs du système (on y reviendra) et/ou trouver de la main-d’oeuvre docile pour l’exploitation des sables bitumineux, selon Bernard Drainville), le Premier ministre et ses sbires ont échafaudé une réforme aussi insidieuse que mal foutue (cliquez ici pour un petit résumé).

Ainsi, les travailleurs qui ont déposé au moins trois demandes de chômage au cours des cinq dernières années – donc, la plupart des ouvriers «saisonniers», soit 40 % des demandes au Québec -, sont étiquetés comme étant «prestataires fréquents» et devront – après sept semaines de prestations – non seulement élargir leur champ de recherche, mais aussi considérer des offres qui pourraient représenter des réductions possibles allant jusqu’à 70 % du salaire précédent. Bref, dans plusieurs cas, la refonte appauvrit davantage qu’elle aide-entre-guillemets.

Pour demeurer admissibles, certains chômeurs devront également accepter n’importe quel emploi situé dans un rayon de 100 km de chez eux. Déjà que la mesure est déshumanisante pour plusieurs, l’expérience est aussi frustrante. Faire deux heures de route aller-retour par jour pour travailler? Ça rend dingue et je parle d’expérience. Pire encore, ce voyagement peut aussi être appauvrissant; surtout si le travailleur doit dépendre de sa voiture. « On ne va pas prendre l’avion tous les jours pour aller travailler à Gaspé au dépanneur pis revenir coucher nos enfants l’soir! », lançait à cet effet Marie-Claude Bourgeois, membre du Comité citoyen des Îles contre la réforme de l’assurance-emploi, à ma collègue Aurélie en mars dernier. Plusieurs travaillants, des Iles-de-la-Madeleine, mais aussi de la Nouvelle-Écosse, par exemple, devraient aller jusqu’à déménager afin de répondre aux exigences irréalistes – mais tout de même appliquées! – de la réforme.

Un gouvernement douteux

Si seulement M. Harper et ses sbires avaient de bons arguments pour «faire passer la pilule», mais non. Même pas!

Bien que la ministre Diane Finley a nié l’existence de quotas dans cette «chasse» aux prestataires, une enquête du Devoir révélait, en février dernier, que celle-ci mentait et que les Conservateurs veulent bel et bien retrancher 485 000 $ par année. « On nous demande 40 000 $ par mois par enquêteur, ce qui veut dire qu’on doit pénaliser bien des prestataires d’assurance-emploi et en disqualifier beaucoup pour atteindre cet objectif », mentionnait une source interviewée par le quotidien à l’époque.

D’où l’implantation de mesures tanguant vers le cruel.

Outre les controversées visites surprises d’inspecteurs – autant décriées par l’opposition que par le syndicat des agents – Service Canada enquête aussi par téléphone. Vous vous absentez de la maison? vous cherchiez du travail sur le terrain, genre? Peu importe, si vous manquez deux appels de Service Canada, on vous coupera vos prestations. Non content de maintenir les pratiques malgré les critiques, le Gouvernement Harper (TM) mousse même ces moyens en promettant des bonis aux chefs d’équipe qui atteignent certains objectifs d’économie!

Si seulement ces visites ou ces appels étaient pour aider la recherche d’emploi, voire épauler les prestataires dans leur cheminement. Mais non. On enquête. On tente de pénaliser. Tout le monde est suspect, même si la fraude, elle, est minime.

La chroniqueuse Manon Cornellier faisait valoir en mars que «comme l’a relevé le député libéral Rodger Cuzner, les réclamations frauduleuses de prestations d’assurance-emploi représentent une part infime des prestations versées et le gouvernement recouvre la presque totalité des sommes en jeu.» Plutôt que de sortir sa loupe pour débusquer les malotrus, le gouvernement Harper va à la pêche avec de la dynamite. Édifiant tout ça!

D’accord, d’accord. Je l’avoue. Cette réforme n’est toutefois pas si insensée…

Bien que le camp conservateur est demeuré insensible à la demande de suspension de la réforme exigée d’Agnès Maltais, celui-ci s’est tout de même offert un peu de propagande en envoyant une lettre aux résidents du Québec et de l’Atlantique afin de déboîter le mouvement de contestation qui s’est mis en branle… campagne qui, bien évidemment, s’est retournée contre Harper et compagnie…

Selon un récent rapport du vérificateur général, il y a bel et bien de l’argent acquis de façon frauduleuse à récupérer dans l’assurance-emploi.

Mais…

Ce qui nuit davantage à la récupération des montants est… la procédure de recouvrement du gouvernement. «Après avoir informé les prestataires des sommes payées en trop, Ottawa dispose de six ans pour récupérer l’argent. En 2011-2012, 53 M$ ont été perdus en raison de l’expiration du délai», note-t-on. Pendant qu’on y est, M. Ferguson dévoile également qu’on a perdu – oui, oui, «perdu» comme dans «égaré»! – la trace de 3,1 G$ qui étaient destinés à la lutte antiterroriste dans le même document. Tout pour nous mettre en confiance, en effet!

Ainsi, lorsque le ministre conservateur Steven Blaney balaie les reproches en qualifiant ces craintes de «légendes urbaines», on a seulement envie de lui répondre «Ouais, ouais. C’est ça!», mais – malheureusement – de plus en plus de voix se joignent à la chorale conservatrice.

Un sabotage du tissu social

Bien sûr, certains commentateurs vont soit dénigrer les efforts déployés pour contrer ces mesures (la Clique du Plateau a présenté une vidéo d’une manifestation contre la réforme comme un défilé pour la collection de vêtements du Village des valeurs), soit y appliquer des raccourcis gênants (comme P.A Beaulieu qui n’a vu dans la manifestation du 27 avril qu’un «gros party de gauchistes»), mais voir des chroniqueurs d’expérience de la trempe de Gilbert Lavoie balayer cette mobilisation du revers, car la FEUQ et FECQ se joignent aux insatisfaits, m’exaspère. Tout comme le cas du maire de Saint-Léon-le-Grand qui confiait en entrevue à Jeff Fillion que plusieurs chômeurs ne voulaient tout simplement travailler… citation-choc qui le poussera à démissionner quelques jours plus tard, d’ailleurs.

Calculatrice en main, Stephen Harper ne fait pas que veiller à son budget, mais soustrait plutôt revenus, fierté et qualité de vie à bon nombre de travailleurs. Créant du même coup une nouvelle catégorie de sous-citoyens.

Contrairement à ses chiffres, toutefois, on ne demeurera pas couché sur papier.

Photo de la manifestation : nonausaccage.com

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