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Une balade dans le Hochelaga de Rémi Bourget
Même armé d’un GPS, il est possible de se perdre dans Hochelaga-Maisonneuve. Surtout si on cherche un endroit précis.
L’avocat Rémi Bourget, intervenant spécialiste dans les médias, grande gueule émérite sur les réseaux sociaux, ancien collaborateur URBANIA et maintenant auteur, m’a donné rendez-vous à 10h du matin dans un parc près de la guinguette sportive Nadia. Sauf qu’une fois sur place, je n’aperçois ni parc ni guinguette. Ni même Rémi. À la place, un immense bloc de béton abandonné, un chantier de construction et un chemin de fer.
Après quelques minutes de vivotements confus, Rémi apparaît au bout d’une ruelle. Il est assez facile à reconnaître avec sa prothèse à l’effigie de Batman. « Le parc est de l’autre côté de la track de chemin de fer. On ira tantôt si tu veux, mais faut passer en dessous du viaduc, sinon le Canadien Pacifique va nous donner un ticket », m’explique-t-il.
La porte d’entrée de Montréal
Originaire de Lavaltrie, Rémi Bourget est arrivé dans Hochelaga-Maisonneuve à l’âge de 17 ans. Il n’est jamais reparti. « Je suis venu en ville pour étudier au Cégep du Vieux-Montréal. Hochelag, c’était une porte d’entrée pour un ti-cul de région comme moi. C’était abordable et proche du centre-ville. C’est le premier endroit où plein de jeunes s’installent. »
Alors que la majorité quitte le quartier dès que les moyens le permettent, Rémi s’y est établi. Vingt-cinq ans plus tard, il y a même fondé une famille et ses deux garçons fréquentent l’école publique. Si Rémi est le premier à reconnaître son privilège, il refuse de laisser sa profession ou son statut l’éloigner d’Hochelaga.
« C’est un grand melting pot, dit-il. Oui, il y a des travailleuses du sexe et des junkies qui vivent ici, mais il y a aussi plein de jeunes professionnels, de jeunes parents. C’était important pour moi de montrer cette mixité sociale dans le roman. Certains endroits sont plus gentrifiés que d’autres, mais ici, personne ne vit dans une bulle. Ça ne se passe pas sans heurts, bien sûr. On développe une certaine vigilance, surtout quand on devient parent. »
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Rémi Bourget est détendu et souriant. Il a toutes les raisons de l’être: son tout premier roman, Promenades Hochelaga, à paraître chez Hurlantes Éditrices le 6 août, est en réimpression avant même d’avoir atterri en librairie.
J’ai eu le plaisir de lire le livre l y a quelques semaines. Le portrait franc et honnête, dénué de la romance que trop d’écrivains québécois prêtent aux quartiers bigarrés de la métropole, promet de faire jaser bien au-delà des cercles littéraires. Difficile, mais empreint de tendresse, le récit expose les rouages qui gardent le quartier dans la précarité.
Promenades Hochelaga, c’est l’histoire de quatre personnages aux destins qui s’entrecroisent : une travailleuse du sexe, une mère monoparentale, un homme à tout faire avec un grave problème de dépendance et un charismatique avocat qui n’a absolument rien de bienveillant. Un choix aussi intrigant que rafraîchissant pour l’auteur, qui exerce lui-même la profession.
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Robin est le premier personnage qu’on rencontre, mais il ne s’agit surtout pas d’un alter ego. « Je voulais montrer que malgré notre provenance, on peut se retrouver dans le même genre d’étau. Robin a un masque social plus valorisé, mais il est à une ou deux mauvaises décisions d’être dans la même situation que les autres. Que tu sois avocat ou travailleuse du sexe, tu peux avoir les mêmes problèmes, les mêmes dépendances », confie l’auteur.
En se promenant dans le quartier, on peut apercevoir des tentes plantées un peu partout, souvent à l’abri des regards, dans les boisés ou sous les viaducs. « Tu savais que des gens font pousser des légumes sous les viaducs? Je me promenais par là l’autre jour et je suis tombé sur un plan de piments. Peu importe leur situation, tout le monde travaille fort pour améliorer sa condition. C’est quelque chose qui nous unit et c’est de ce lien dont je voulais parler dans le roman. »
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Un autre aspect de Promenades Hochelaga qui saisit l’imaginaire, c’est ce regard franc, mais sans jugement que Rémi Bourget porte sur la consommation de drogue, particulièrement à travers les personnages de Dany et Fany. On assiste, impuissants, à leur autodestruction, tout en comprenant, grâce à la sensibilité de l’auteur, comment ils en sont arrivés là.
« Quand j’étais jeune, j’ai travaillé dans des shops, et du monde comme ça, j’en ai rencontré à la pelletée, raconte-t-il. C’est pas qu’ils veulent pas s’en sortir, c’est que leur cerveau roule sur le circuit de la dépendance. Quand Dany reçoit son chèque de paie, il fait un budget. D’une certaine façon, il est organisé, mais il n’a pas les outils pour voir au-delà de ça. Quand tu grandis avec des parents qui ont un problème de dépendance, ils vont pas t’apprendre à cuisiner ou à économiser. Tu vas reproduire ce qu’ils font. »
L’auteur de Promenades Hochelaga estime que le quartier souffre de problèmes plus grands que les limites de son territoire. « La gentrification, c’est un problème controversé et je suis bien conscient d’en faire partie. J’habitais ici en tant qu’étudiant pauvre qui faisait des épiceries de 40 $ par semaine et maintenant, je fais vivre les bons restaurants du quartier. Pour qu’on se côtoie sans préjugés, ça prend des écoles et des garderies publiques qui fonctionnent. Mais, avec Donald Trump et la montée du techno-fascisme, c’est malheureusement pas en haut de la liste de priorités pour nos gouvernements. »
Pas juste un avocat
La littérature est arrivée dans la vie de Rémi Bourget bien avant le droit. C’est un rêve de jeunesse qu’il réalise en signant ce premier roman. Amputé d’un pied à l’âge de 9 mois, il a passé son enfance empêtré dans un cycle de convalescence. À l’âge de 13 ans, pendant un été post-opératoire particulièrement frustrant et douloureux, son oncle lui a offert Ça, de Stephen King, pour l’aider à passer le temps.
Le déclic a été instantané. « J’ai lu les trois tomes en une semaine. Plus de mille pages », se souvient-il. « Cet été-là, ç’avait été particulièrement l’enfer. La lecture m’a été d’un grand secours. »
Bien qu’on le connaisse dans la sphère publique comme avocat et vulgarisateur, il ne s’est jamais conformé à l’image qu’on se fait de la profession – autant sur le plan vestimentaire qu’idéologique. On peut d’ailleurs lire sur Facebook plusieurs de ses prises de position sur des sujets épineux auxquels plusieurs hésitent à se frotter.
« Ce qui compte, c’est ce que t’accomplis. J’ai les compétences et les victoires professionnelles pour être 100 % moi-même. »
À son avis, ses prises de position, souvent très à gauche considérant le milieu dans lequel il évolue, ne sont pas un obstacle à son gagne-pain. « Si j’ai perdu des clients à cause de ça, ils ne me l’ont jamais dit. Par contre, je sais que j’en ai gagné. Quand t’attaques pas les personnes et que tu t’en tiens aux idées, tu peux naviguer en eaux troubles », soutient-il.
En 2021, c’est à la suite d’un épuisement professionnel que Rémi décide d’ouvrir son propre bureau d’avocats. C’est ainsi qu’il a pu faire plus de place dans sa vie pour l’écriture et débuter la rédaction du manuscrit qui deviendrait éventuellement Promenades Hochelaga. Une passion qui fait désormais partie de son équilibre de vie.
C’est lors de longues marches comme celle qu’on prend ensemble et de discussions avec des résidents du quartier que l’histoire s’est assemblée.
« Le principal obstacle à la liberté, c’est notre refus de la prendre, philosophe-t-il. Les gens arrivent dans un milieu comme le droit avec des idées préconçues sur comment on doit être et comment on doit agir. Ils ont peur de ne pas avoir l’air compétent s’ils ne se conforment pas à une certaine image. Maintenant que je suis mon propre patron, je peux prendre cette liberté-là. »
Il travaille déjà sur une suite à Promenades Hochelaga, qui s’intitule pour l’instant Camping Notre-Dame. « C’est plus facile, maintenant que les personnages sont créés et vivent en moi, de les projeter dans de nouvelles situations. Si j’ai un souhait pour mes romans, c’est qu’ils puissent documenter dans le temps comment le quartier était vraiment, à notre époque. »
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Notre balade se termine au coin de Rouen et Moreau, après deux heures, 10 000 pas et quelques litres de sueur qui obscurcissent nos t-shirts. On est aussi cuits que deux hot dogs vapeurs de La Pataterie, mais la beauté meurtrie et l’espoir tenace qui caractérisent Hochelaga-Maisonneuve continuent de me trotter dans la tête longtemps après être revenu à l’air climatisé.
Je ne pouvais pas demander meilleur guide que Rémi Bourget pour m’y initier. Sur les pages ou à même les rues du quartier.
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