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URBANIA et SUCO s’unissent pour vous faire découvrir les réalités de la coopération internationale sur le terrain.
Émilie Roy n’avait jamais vu la mer avant juin 2021. Elle fut extrêmement déstabilisée par le bruit assourdissant des taxis à sa sortie de l’aéroport, mais après quelques minutes il n’était plus qu’un lointain écho, alors que la voiture qui la conduisait à son appartement traversait la corniche de Dakar, sur le flanc d’impressionnantes falaises surplombant l’océan.
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Cet appartement se situe à trois minutes à pied du siège social au Sénégal de SUCO, une organisation de coopération internationale établie à Montréal depuis 1961. Émilie s’y est engagée pour une année, à titre de coopérante en suivi, évaluation, apprentissage et redevabilité : le premier défi de sa nouvelle carrière.
L’histoire qui a mené Émilie au Sénégal a débuté deux ans plus tôt. « Ça va avoir l’air dramatique, mais je m’étais mise à réfléchir à ce que je voulais avoir laissé derrière moi après ma mort, raconte-t-elle. Et la réponse ne correspondait vraiment pas à ce que je faisais à cette époque-là… Ç’a été l’élément déclencheur. Il fallait que je change de carrière. Il fallait que je me sente utile. Pas utile seulement au sens où les gens me disent merci quand je fais bien ma job. Je voulais avoir un impact positif, laisser une marque. »
C’était à l’automne 2019, et Émilie était alors à des années-lumière d’envisager la coopération internationale. Elle était cheffe de projet en technologie de l’information au sein d’une institution financière. Plutôt douée, elle s’était même fait offrir une promotion. Mais elle était arrivée au bout d’un cul-de-sac : c’était l’heure de faire demi-tour.
« J’étais déprimée, se souvient-elle. J’ai toujours eu un tempérament anxieux, mais là, plus rien n’allait. La seule chose dont j’étais sûre, c’est que je ne réalisais pas mes rêves. J’ai décidé d’écouter mon feeling et j’ai commencé à chercher un mandat de solidarité internationale en Afrique. »
Pourquoi l’Afrique? Son instinct, tout simplement. « Je voulais sortir de ma zone de confort, être déstabilisée, rencontrer une nouvelle culture », explique-t-elle.
Elle obtient donc un stage de trois mois avec SUCO, décollage à l’été 2020. L’automne s’effeuille, l’hiver s’enneige, la COVID-19 s’installe, le Québec est sur pause et le stage d’Émilie aussi. En fait, il sera annulé, comme les « p’tits partys » des Québécois.es.
Mais l’appel d’une autre vie est insistant : même après ce rendez-vous manqué, la relation avec la coopération internationale s’annonce durable et significative. Émilie s’inscrit au diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en gestion du développement international et de l’action humanitaire à l’Université Laval et décide, quelques mois plus tard, de s’engager à titre de coopérante avec SUCO.
À l’été 2021, elle saute enfin dans le vide pour atterrir au Sénégal, fébrile à l’idée d’être transformée et certaine de ne pas être celle qu’elle sera devenue lorsqu’elle repartira, un an plus tard.
Émilie est partie les mains vides pour revenir la tête et le cœur pleins. Elle a littéralement tout vendu. Elle a trouvé une gardienne pour son lapin et a laissé tout le reste derrière, y compris ses idées préconçues et ses préjugés, un exercice essentiel pour ne pas souffrir du mal du pays, selon elle.
« J’allais là naïvement, dit-elle. Dans ma tête, je repartais à zéro. Je voulais me laisser surprendre. Mon attitude positive et le fait d’être si bien prise en charge par SUCO, de me sentir en sécurité, tout ça a vraiment facilité mon adaptation et mon intégration. »
C’est d’ailleurs entourée de sa famille d’adoption qu’elle a célébré la Tabaski, un moment qui l’habitera à jamais. La Tabaski est une grande fête musulmane marquée par le sacrifice d’un mouton. Ailleurs dans le monde on l’appelle Aïd-el-Kébir ou Aïd-el-Adha et c’est l’une des plus importantes fêtes de l’islam.
Émilie m’explique que le ou la chef.fe de famille a la responsabilité de faire le sacrifice du mouton pour remercier Dieu de protéger ses fils, si la famille a les moyens financiers et le désir de le faire. « Le père de la famille Kandji n’a jamais été capable de faire le sacrifice lui-même, explique Émilie. Il dépose donc la main sur l’épaule de l’homme mandaté pour le faire à sa place, pour créer une sorte de lien direct avec l’animal. »
Une autre tradition du pays veut que chaque personne se voie attribuer un nom sénégalais par un.e Sénégalais.e. Émilie a reçu le sien de la sœur d’une de ses collègues sénégalaises, qui a décidé de lui donner son propre nom lorsqu’elle a constaté qu’Émilie n’en avait pas encore : Aminata Ndiaye. Elle lui a également fabriqué une robe pour la Tabaski.
« Nous sommes allées acheter le tissu ensemble, relate-t-elle. Depuis, j’achète des tissus de coton et de wax [un tissu africain de coton imprimé de qualité] au marché Sandaga et je passe la voir pour qu’elle me confectionne des habits modernes. Ça va être de magnifiques souvenirs à mon retour au Québec! »
Des rencontres transformatrices, Émilie en fait au quotidien dans le cadre de son mandat. Son rôle au siège social de SUCO au Sénégal est d’appuyer et d’accompagner six partenaires qui œuvrent dans des domaines dont les valeurs rejoignent celles de l’organisation : solidarité, engagement, justice sociale, égalité entre hommes et femmes, respect de la diversité et responsabilité.
« On fait de la cocréation, explique-t-elle. Mon rôle est de renforcer les capacités. J’arrive avec mon bagage d’études et d’expériences du Québec, mais je ne connais pas les projets et les contextes aussi bien que les Sénégalais avec qui je travaille. »
Pour Émilie, c’est donnant donnant : « Je leur transmets des savoirs, mais je reviens avec encore plus de connaissances! »
L’apprentissage le plus précieux qu’elle rapportera dans ses bagages est certainement sa sortie de la culture de performance propre à l’Occident. « J’ai toujours été évaluée sur mes performances, dit Émilie. Ici, je dois prendre le temps de bâtir des relations de confiance. C’est une façon de faire différente. J’ai appris à prendre le temps de parler avec les gens sans me garrocher dans les objectifs à atteindre. »
Émilie a encore six mois au compteur avant de retrouver son copain et son lapin au Québec. Elle sait toutefois déjà que ce ne sera qu’un au revoir au Sénégal.
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L’un des points d’ancrage d’Émilie est la famille Kandji, avec laquelle elle s’est rapidement liée d’amitié. « La famille est composée de trois garçons, de trois filles ainsi que de deux garçons adoptés de la famille du père, indique-t-elle. Dès notre rencontre, ils m’ont adoptée moi aussi. Je suis désormais la fille aînée! C’est une chance incroyable de me joindre à cette famille. Ça me permet de voir une autre facette du pays et de vraiment m’imprégner de la culture sénégalaise. »
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Émilie peine à retenir ses larmes alors que les images de cette fête lui reviennent à l’esprit. Elle confie qu’elle est allée marcher un peu à la suite du sacrifice, afin de laisser couler sur ses joues toutes les couleurs des émotions qui s’entremêlaient en elle. « Encore aujourd’hui, quand j’en parle, j’ai des frissons, raconte-t-elle. C’était un moment bouleversant, mais tellement symbolique. Je me sentais choyée d’être avec la famille Kandji, que j’affectionne beaucoup, mais j’ai vécu une grande nervosité avant l’acte. »
Après le sacrifice, tout le monde met la main à la pâte. Les hommes et les garçons s’occupent de dépecer le mouton alors que les femmes et les filles préparent les légumes et les accompagnements. « Aucune partie du mouton n’est gaspillée, les Sénégalais ont un grand respect pour l’animal, un respect qu’on ne retrouve pas en Occident, précise Émilie. Même si j’ai été secouée, je respecte cette tradition. Ce qui est bien aussi au Sénégal, c’est qu’il y a une unité entre les familles de différentes religions. Les familles catholiques sont toujours invitées aux repas et aux festivités musulmanes et vice-versa. »
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« Ici, il y a une grande humanité, poursuit-elle. Quand on se voit, on prend des nouvelles de la famille, on discute de santé, d’actualité, de foot. On arrive en retard à cause des embouteillages, mais personne n’est stressé avec ça. La rencontre dure deux heures parce qu’il y a des imprévus, comme une panne d’électricité. On prévoit qu’on acceptera l’invitation de manger du thiéboudienne ou du poulet yassa – mon plat préféré! – et de boire le thé. Pour vrai, j’ai tellement de fun! Quand est-ce qu’au Québec, on prend le temps de faire ça? »
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Émilie propose souvent de se rendre à la maison des partenaires lorsque le réseau fonctionne mal et que les rencontres Zoom deviennent inefficaces. « Il y a des enfants partout, tu ne sais pas ce sont les enfants de qui. Il y a beaucoup de monde dans la maison, la sœur, la grand-mère… Un jour, je suis allée à la rencontre d’une partenaire et je l’attendais dans le salon. Elle avait d’autres choses à faire avant de pouvoir me voir, donc j’ai laissé mes dossiers et je suis allée jouer avec les enfants! », raconte-t-elle, avant d’ajouter, à la suite d’une pause : « Je suis bien, ici. »