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Si vous êtes récemment passés par la rue Papineau à la hauteur du boulevard Rosemont, vous savez à quel point ce recoin de l’île ressemble à un champ de bataille.
Un assemblage en apparence très intuitif de cônes orange et barricades portatives bloque symboliquement l’accès à une rangée de shops, d’entrepôts, de stationnements poussiéreux et de bennes à ordures. Le genre d’endroits où on passe sans s’arrêter, perdu entre notre point de départ et notre destination. Mais pas ce vendredi soir.
Dissimulée au milieu de ce casse-tête industriel se trouve la Boîte Culturelle, une sorte de dojo créatif dont il est impossible de deviner l’existence de l’extérieur. L’espace de répétition est principalement utilisé par l’étiquette de disques L-A be, qui compte dans ses rangs des noms connus, comme Alex Nevsky, Salebarbes, Émile Bourgault, ainsi que Karl Gagnon, alias VioleTT Pi, qui avait convié ses proches et quelques abonnés à son infolettre à un spectacle secret.
Vêtu de blanc de la tête au pied, le visage orné d’un maquillage à mi-chemin entre le black métal norvégien et le cadavre noyé, Karl Gagnon est presque impossible à reconnaître dans son nouveau costume de scène.
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« J’trouvais que c’était bien mieux que ma face », badine-t-il, tout sourire. « C’est un personnage de clown gothique peintre en bâtiment. Il m’est apparu en dessinant. Il me faisait rire. C’était bizarre, ça n’avait pas rapport, mais ça fittait avec les chansons. »
Le 17 juin, VioleTT Pi montera sur la scène Spotify des Francos avant de partir en tournée à travers le Québec, la France et la Belgique pour faire connaître les chansons de son nouvel album, Mythologie de la dérape. Chansons qu’il nous a fait entendre en primeur, en secret, sur le bord de Papineau.
L’esprit de Karl Gagnon est un cheval sauvage qui court à vive allure à l’intérieur de la Boîte culturelle. Il est parfois difficile de faire les liens entre ses idées à la même vitesse que lui, mais c’est là tout le charme du personnage.
« Je voulais faire quelque chose d’artificiel, mais qui avait l’air vrai », raconte l’auteur-compositeur-interprète à propos de Mythologie de la dérape.
« Tout est off, mais ça évoque un souvenir précis. J’ai beaucoup pensé à Prince quand je travaillais sur mes chansons. »
La dérape évoquée décrit ce monde intérieur qui émerge par l’alchimie de la création. « Il se passait rien dans ma vie pendant l’écriture de l’album. J’étais chez nous et je faisais de la musique. C’est Picasso qui disait : “L’inspiration arrive quand t’es au travail.” Chaque jour, j’me mettais dans un état propice pour créer. C’est un peu ça que j’ai voulu illustrer avec la pochette de l’album. »
L’image qui orne l’album est encore plus saisissante que son maquillage de clown gothique. On peut y admirer l’artiste complètement nu, de dos, sauf pour une paire d’espadrilles démesurées, de dos, affairé à une console d’enregistrement. Une image qui, selon lui, exprime visuellement ce qu’on peut entendre sur l’album.
« J’ai eu le flash au beau milieu de la nuit. Je me suis levé pour faire un croquis parce que, sinon, j’allais l’oublier. David Lynch disait que la pire affaire qui peut arriver à un artiste, c’est d’oublier les idées qu’on a au milieu de la nuit. À peu de chose près — j’étais en bobettes —, j’avais pas mal l’air de ça en travaillant », explique Karl Gagnon.
La dérape est une transition vers un abandon total à l’art. Au fil de notre conversation, Karl Gagnon parle beaucoup d’ouvrir les portes entre le public et lui. Ce personnage de clown gothique est, en quelque sorte, une symbiose entre l’homme et son personnage. Une dissolution de son identité dans son travail. Une ouverture symbolique des portes. VioleTT Pi est plus que jamais dévoué à la création.
« Il y a probablement un processus spirituel qui a rapport avec ce que je fais, sans être religieux. Je crois en l’art », affirme-t-il.
VioleTT Pi n’aurait pas pu choisir un meilleur endroit où faire un premier tour de piste avec ses nouvelles chansons. Baignée de fumée et de lumières de scène tamisées, la salle de spectacle détonne avec les néons qui éclairent le reste de la Boîte Culturelle. On dirait un portail vers une dimension parallèle.
« Je trouve que Glissade, c’est le truc le plus weird et le plus abouti. C’est une pièce que j’aime particulièrement. C’est décomposé, mais quand même pop. Quelqu’un me disait que ça lui faisait penser à de la pop asiatique. Quand j’ai commencé à l’écrire, le mood était dark et la chanson s’est ouverte par elle-même. J’en suis très satisfait », confie l’auteur-compositeur-interprète.
Un tiers spectacle, un tiers répèt’, un tiers party : la soirée suspendue entre deux mondes s’est terminée vers 20 h 30 pour atterrir en douceur sur le bitume caniculaire de Papineau. En chemin pour rentrer chez moi, la ville bourdonne en sourdine. Sur Rosemont, j’ai l’impression d’apercevoir un clown gothique peintre en bâtiment à chaque coin de rue.
Il fait un peu moins chaud. Le paysage est un peu moins déprimant. Les Francos, c’est le début non officiel de l’été à Montréal. La saison où on peut tomber sur un spectacle sans s’y attendre. C’est un beau feeling. Une belle dérape. Ça aide à chasser les nuages.
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Ceci dit, la dérape annoncée par VioleTT Pi n’a rien à voir avec celle si bien décrite et célébrée par son frère Akim dans ses romans. Comme plusieurs de ses contemporains, Gagnon a coupé l’alcool depuis quelques mois. « C’est pas tant que je ressentais que j’avais un problème, mais je me sentais tout le temps embrouillé. J’avais de la misère à reconnaître d’où venaient mes sentiments. Est-ce que ça venait de l’alcool, de la gueule de bois, du café que je venais de prendre ? Mon temps est limité, je dois mettre des priorités. »
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À l’intérieur, l’atmosphère est conviviale et un brin électrique. On y flotte entre deux mondes, comme un jam entre chums au purgatoire. Une quarantaine d’invités sont présents, dont son frère Akim (un fieffé danseur, celui-là), sa bien-aimée Klô Pelgag, et leur fille Vénus. Ensemble, ils forment de loin le public le plus dégourdi de la soirée. « On brise de nouvelles tounes. Briser, c’est le mot. Elles se brisent devant vous », annonce la vedette de la soirée sous une volée de rires.
Cette dérape créative dont parle VioleTT Pi se fait sentir dans l’interprétation de ses nouvelles chansons. Guernica, Glissade et Plaster sont particulièrement mémorables, empreintes d’émotions et de cette étincelle de folie instable qui caractérisent sa musique. Une mention honorable à son bassiste aux allures de François Bellefeuille, qui tourne autour de la scène et visite la foule comme le bonhomme Sept Heures à plusieurs reprises pendant la soirée. Son charisme contribue à l’ambiance digne d’Alice au pays des merveilles.
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