Un samedi à Tabajaras, favela « pacifiée » de Rio

Un million et demi de personnes vivent dans les favelas de Rio, presque 22 % de la population. Aujourd’hui, la plupart sont loin de ressembler aux bidonvilles sordides qui les ont rendues populaires. Reste qu’au détour d’une rue étroite on peut tomber sur une patrouille de policiers en formation de combat, gilets pare-balles enfilés et fusils d’assaut à l’épaule. Récit d’un samedi ordinaire à Ladeira dos Tabajaras, où j’ai habité.

On est en plein coeur de Copacabana, à 5 minutes de sa mythique plage. Devant nous, coin Siqueira Campos et Toledo, une foule variée attend impatiemment le feu vert. Un peu plus loin, deux gars rangent leur planche de surf dans leur voiture. Le chaud soleil de midi brille, la mer est à deux pas, mais c’est dans la direction opposée que je me dirige, à une centaine de mètres d’altitude.

– C’est par ici, pointant à Mario, le photographe espagnol qui m’accompagne, l’abrupte Rua Ladeira dos Tabajaras, qu’on s’apprête à monter.

Aux pieds des deux monts qui s’élèvent devant nous, s’entassent quelques 5 000 personnes vivant dans les favelas Ladeira dos Tabajaras et Morro dos Cabritos.

Facilement repérable, l’entrée de Tabajaras est marquée par la présence d’un 4×4 de l’unité de police pacificatrice (UPP), stationné ici quotidiennement.

On emprunte la montée principale. Le match Argentine-Hollande vient de commencer. Le son des télés dans les commerces s’entremêle à celui des klaxons des moto-táxi et des kombis (mini-fourgonnette) qui « montent » les gens jusqu’à leur domicile pour entre 1,50 reals et 3 reals (0,70$ – 1,40$) le passage.

On marche dans la rue, comme tout le monde, en évitant de se faire frapper par les véhicules qui nous frôlent. On voit une mère avec son bébé naissant dans les bras, une famille trimbalant le traditionnel ballon de foot. Le trottoir, quand il y en a un, est peu praticable. S’y empilent, entre autres, des sacs de sable et de ciment qui servent à la (perpétuelle) construction des maisons. À dos d’homme, ils seront éventuellement transportés à travers les passages les plus escarpés, souvent des escaliers, jusqu’à leur destination finale.

À notre droite, des ordures sont éparpillées sur le sol. Un peu plus haut, des baraques de briques et de tôle sont construites de manières désordonnées, et contrastent avec les tours de condos de luxes qui leur font face.

Au peu plus loin, le premier étage d’une maison a été transformé en garage. Le propriétaire de lieux s’affaire à réparer une vielle Beetle. Sur le trottoir, il a installé un petit BBQ sur lequel cuisent des morceaux de viande.

Dans la rue des voitures démembrées de leurs pièces sont stationnées pour une durée indéterminée.

Sur les hauteurs de la favela, derrière l’école de Samba, Express manicure est une chaleureuse baraque en tôle qui fait office de comptoir manucure. Pas plus grand qu’un cabanon, le micro-commerce est juste assez grand pour contenir deux personnes assises. « C’est pour les pieds et les mains ? », me demande Carla, la propriétaire,  concentrée sur les mains d’une cliente. « Juste les pieds.»

Sur une chaise, dans la rue, je prends place aux côtés d’une autre cliente accoudée au comptoir, Carla, elle aussi. «  Tu peux passer avant moi, je ne suis pas pressée », m’offre t’elle, l’air préparée à passer une partie de la journée, avec la propriétaire, une amie d’enfance.

En attendant la manucure, on parle des 300 escaliers à monter pour rentrer chez soi : « Mon copain les a comptées ! », lance la propriétaire. On parle de l’avortement illégal au Brésil, de tout et de rien.

Carla a 36 ans et est massothérapeute. Mère de trois enfants, celui de 17 ans a déjà quitté la maison « Il n’aimait pas habiter ici, dans une favela », explique-t-elle levant les yeux au ciel, découragée. Elle, paye 700 reals (340$) pour son logement avec une seule chambre, où vit la famille de 4 personnes : une aubaine par les temps qui courent !

Depuis, l’installation de l’unité de police pacificatrice (UPP), en 2010, les prix des loyers ont augmenté. Le complexo que forment Ladeira dos Tabajaras et la favela voisine Morro dos Cabritos connait une expansion particulière du nombre de ses habitants, (35 % depuis 1990), principalement depuis la « pacification ».

« Tu vois ces appartements ? », me demande-t-elle, pointant en face de nous, un immeuble de plusieurs étages qui s’élève au coin de la rue, au-dessus d’un conteneur à déchets. « Ils sont 1 500 reals (720$) par mois ! », s’exclame-t-elle, stupéfaite.

À Rio de Janeiro, le salaire minimum est de moins de 800 reals (385$) par mois. « J’ai acheté ce commerce il y a trois ans pour 1 000 reals (481$) », explique quant à elle la propriétaire.

Deux ados dégourdis se joignent à nous, Marlon (14 ans) et Raphael (15 ans). Ils reviennent de la plage, une paire de palme dans les mains. « Moi je parle anglais ! », lance Marlon. Et étonnamment bien. « Je vais à l’école aux États-Unis, en Ohio, pour apprendre l’anglais… Mais j’aime mieux ici. Il fait plus chaud ! Et là-bas, il y a du racisme. » Carla hoche la tête en signe d’approbation. Raphael, lui, va à l’école à Leme près d’ici. « Il manque beaucoup de choses pour apprendre, comme des tables, des cahiers. Tout. », critique-t-il.

La favela a souffert pendant plus de 30 ans de la présence du Comando Vermelho (CV), l’une des principales bandes de narcotrafiquants de Rio. Aujourd’hui, les habitants vivent dans une paix relative. Un bataillon de 120 hommes veille à la tranquillité des lieux.

« Il n’y a plus d’armes, ni autant de bandits qu’avant, mais il y a toujours de la vente de drogue », explique Carla, confirmant, tout comme le reste du groupe, que les touristes et les habitants des chics quartiers à proximité sont de très bons clients. « C’est par là-bas, derrière, que ça se passe », m’indique Marlon.

Les policiers de l’UPP sont plus jeunes et sont chargés d’établir des liens avec les habitants, mais les relations sont tendues. « Ils ne sont pas respectueux avec les femmes ! », affirme Carla. « À moi, ils ne disent rien », réplique la propriétaire du comptoir manucure. « C’est parce que j’ai mis les choses au clair dès le début, et je leur ai dit qu’ils aillent se faire foutre ! », lance-t-elle provoquant un fou rire généralisé.

Quelques semaines plus tôt, je suis moi-même tombée nez à nez avec un commando de policiers armés en pleine intervention, leurs armes braquées sur moi, un bref moment. Une scène normale ici. « Ils peuvent aussi entrer dans les maisons sans prévenir », ajoute Raphael.

Depuis début 2014, 45 personnes ont été tuées par les policiers de l’UPP de la ville de Rio de Janeiro.

Les deux ados nous quittent. Au coin de la rue, j’entre chez Pizzaria Élite, pour acheter un salgados. D’ici sort normalement une centaine de pizzas par soir, mais depuis un mois – et l’un des meilleurs de l’année à cause de la Coupe – le propriétaire, Antonio Claudio da Silva, n’en livre qu’une trentaine par soir. « La ligne de téléphone est coupée! Ils disent que c’est moi qui ai demandé ça, mais c’est faux ! Au Brésil, la justice ne vaut rien ! », dénonce-t-il, découragé.

Antonio habite la Rocinha – l’une des plus grosses favelas de Rio «  Je loue cet endroit parce que c’est près des quartiers riches et que je paye moins cher de loyer que si j’y étais (1 500 reals par mois). Ça me permet de vendre mes pizzas dans les quartiers d’Ipanema et Leblon beaucoup moins chers que les autres ! »

À la télé la partie se clôt sur des tirs de pénalités. Antonio disparaît dans la cuisine.

À l’extérieur, j’aperçois mon ami Valter qui me salue, sur sa moto. « Je vais manger, tu veux venir ? » Je dis au revoir à Carla et Carla. Je repasserai pour les ongles. Valter stationne sa moto et on part à pied, direction Bar do Mineiro, du côté de Morro do Cabritos. Au-dessus de nos têtes, des banderoles de drapeaux brésiliens ont été installées pour le Mondial et flottent au vent.

Au convivial resto, on se faufile entre les chaises en plastique jaune installées dans la rue et on prend place à l’intérieur, devant l’écran géant où deux commentateurs font l’analyse le match. Dans le resto, ça boit des grosses bières – beaucoup de grosses bières ! –, des Brahma bem gelada. Sur les tables, les bouteilles s’accumulent par dizaine. Valter commande un arroz com feijão, typique riz aux haricots.

Il est livreur à moto et habite Tabajaras depuis plus de 10 ans. Impliqué dans la communauté, il s’occupe d’un projet de cours d’anglais. Il vient tout juste d’ouvrir un hostal chez lui, Titia Hostel. « J’ai 6 personnes en ce moment ». Les travaux de construction d’un second étage à sa maison s’éternisent – un classique brésilien  –, ce qui ne fait pas le bonheur de Valter qui a emprunté à la banque pour son projet et il comptait profiter au maximum du tourisme du Mondial. « Et, je ne t’ai pas dit ? Mon voisin vient aussi d’ouvrir un hostel! », s’exaspère-t-il. L’augmentation du tourisme dans les favelas, particulièrement celles de la zone sud, où l’on se trouve, est un phénomène incontournable.

Attablé derrière nous, Valter salue Leandro, alias Tick qui mange avec des amis étrangers. Dans la communauté, tout le monde semble se connaître, comme dans un village.

Leandro est graffiteur et vit de son art. « Le salaire n’est pas bon, mais c’est ce que j’aime faire. Je fais des commandes commerciales, mais aussi des graffitis engagés. C’est ma manière de faire ma révolution », explique celui qui est en train d’organiser un projet de murale avec les jeunes de la communauté, sur le site où sera construit un nouveau terrain de foot. « Ce sera une murale sur l’histoire de la favela ».

En sortant du resto, on aperçoit l’un des graff de Leandro, un drapeau du Brésil, au centre duquel il a remplacé le Ordem e Progresso, par Health and education.

Sur l’inflation immobilière, il tient le même discours que les femmes au comptoir de manucure « Il y a trois ans, je payais 400 reals pour un mois, aujourd’hui, c’est impossible de trouver une place à ce prix. On est près de la plage, c’est sûr que c’est en train d’arriver ici, mais je ne sais pas si les personnes qui vivent ici depuis longtemps, pourront continuer d’y vivre si les choses continuent comme ça ».

La journée se termine. Après une promenade en compagnie de Leandro, on quitte tranquillement la dynamique communauté.

Ce soir, les habitués, se rencontreront dans l’un des multiples hangars de coin de rue, transformés en bars conviviaux. Quelques touristes curieux iront sans doute au restaurant de sushi. Un samedi tout ce qu’il y a de plus ordinaire à Ladeira dos Tabajaras, favela « pacifiée » de Rio.

Crédit photos: Mario Lopez. Pour voir d’autres images de la favela, c’est par ici

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