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Un morceau de fudge
Nous sommes à l’automne 2020. Je fais la queue pour assister à un rassemblement de Donald Trump, quelque part dans l’ouest du Michigan, perdu dans mes inquiétudes à me demander jusqu’où je peux buster mon budget de pigiste.
Il fait un temps de chien. Céline Dion résonne dans les haut-parleurs qui nous guident lentement vers une piste d’aéroport. Au bout, Air Force One doit se poser. Trump y prononcera l’un de ses derniers discours de campagne, qu’il entamera d’ailleurs en se trompant d’État : « How are you doing, Minnesota? »
Devant moi, une femme dans la cinquantaine porte un blouson Starter des Red Wings de Detroit et une casquette MAGA camo. J’ai oublié son nom. Je me rappelle en revanche ce qu’elle m’a tendu. Un Tupperware rempli de fudge.
J’ai hésité. Mais ma main, habituée, a fait ce qu’on fait devant toute offrande chocolatée.
Le malaise intérieur fut immédiat. Cette femme, comme tous ceux qui m’entouraient, faisait partie du problème, pensais-je. Elle appartenait à cette Amérique que j’étais venu tenter de comprendre, que j’avais appris à redouter, peut-être même à mépriser. Depuis 2016, j’avais tellement diabolisé le trumpisme que l’idée de recevoir quelque chose de ses fidèles me semblait inconcevable. Et voilà que je savourais ses sucreries.
Hier, au terme d’un début de mandat ubuesque, après tant de scènes devant lesquelles le monde entier a roulé des yeux, une tempête bleue s’est abattue sur les États-Unis. Comme si la honte et la colère accumulées avaient fini par trouver leur chemin jusqu’aux urnes.
En plus de mettre des bâtons dans les roues du POTUS, le scrutin a fait tomber d’importantes barrières symboliques. La Géorgie élit sa première gouverneure. Et, qui plus est, sa première gouverneure noire. La Géorgie ! Le Nouveau-Mexique élit Deb Haaland, première gouverneure autochtone de l’histoire du pays. Le Sénat accueille son premier élu musulman. Au Texas, Gina Hinojosa devient la première Latina à accéder au poste de gouverneure. Dans un pays où les guerres culturelles occupent tant de place, le bulletin de vote a servi autant à redessiner le visage du pouvoir que d’élargir le champ des possibles.
Après plus de quatre décennies à faire la pluie et le beau temps au New Hampshire, la dynastie républicaine des Sununu vient de subir un revers qui pourrait marquer la fin de son règne. Dans le Maine, les électeurs congédient Susan Collins, sénatrice républicaine en poste depuis 1997. Au Kansas, Adam Hamilton, pasteur à la tête d’une megachurch, devient le premier démocrate élu au Sénat dans cet État depuis 1932. Même l’Iowa, bastion républicain que l’on croyait imprenable, a cédé.
En Virginie, les électeurs ont adopté trois amendements constitutionnels. L’un protège le droit à l’avortement et aux soins reproductifs, un autre reconnaît le mariage entre personnes de même sexe et le troisième rétablit automatiquement le droit de vote des personnes ayant terminé leur peine d’emprisonnement après une condamnation criminelle.
Quel changement de garde. Comme un souffle d’espérance, né d’une forme de nécessité morale. Pas tant du côté des démocrates que de celui du peuple américain. Après tout, c’est lui qui noircissait les cases. Et la gifle qu’il vient d’administrer est monumentale. Historique.
Ces résultats ressemblent moins à un vote d’adhésion au programme démocrate qu’à un référendum contre Trump. « Faites comme si j’étais sur le bulletin de vote », avait-il lui-même lancé à ses partisans. Les électeurs ont pris la consigne au pied de la lettre.
Mais derrière les symboles et la vertu, il y a surtout le portefeuille. L’inflation, le prix de l’essence, de l’épicerie, les tarifs douaniers et la guerre en Iran ont pesé lourd dans le choix des électeurs. Sept Américains sur dix estimaient que le Congrès ne faisait pas suffisamment contrepoids au président. Ils viennent de lui donner les moyens de le faire.
« Lawyer up », lançait hier Robert Garcia, appelé à présider la commission de surveillance de la Chambre des représentants. Une promesse de passer à l’offensive. Dans sa mire : les affaires de la famille Trump, les abus des agences fédérales et les dossiers les plus explosifs de l’administration, Epstein compris.
Bref, une soirée brutale pour le mouvement trumpiste, mais riche en possibilités pour les démocrates. À eux maintenant de mettre la table et de préparer la présidentielle de 2028. Donald, lui, restera puissant. Mais avec les deux chambres du Congrès désormais entre les mains des démocrates, sa marge de manœuvre pourrait sérieusement rétrécir.
La guerre tarifaire continuera-t-elle ? Les interventions militaires se poursuivront-elles ? Peu de raisons de croire que cette défaite électorale suffira à tempérer les ardeurs du locataire de la Maison-Blanche.
Il nous reste encore au moins deux ans à soupirer, à écarquiller les yeux, à constater les dégâts et à nous demander jusqu’où tout cela peut aller. Mais aujourd’hui, l’horizon paraît un peu moins rouge qu’hier.
Reste à voir si le verdict des midterms suffira à colmater une partie de la fracture qui traverse l’Amérique. Et, par extension, celle qui sépare les États-Unis du reste du monde. Cet exceptionnalisme américain, cette conviction d’être à part et de pouvoir agir sans trop se soucier des autres, n’a pas valu beaucoup d’amis au pays ces dernières années.
Sans oublier que ce vent de contestation ne se limite pas aux frontières américaines. Au cours des dernières semaines, plusieurs convictions à droite ont été ébranlées. En Israël, le bloc de Benjamin Netanyahu a perdu sa majorité parlementaire. Au Brésil, Lula a remporté un quatrième mandat, déjouant les pronostics. En Serbie, le mouvement étudiant a défait le parti pro-russe au pouvoir. Dans la foulée, une chaîne publique a présenté en direct ses excuses pour des années de désinformation et de couverture unilatérale.
Rien qui ressemble à un mouvement concerté. Mais, d’un pays à l’autre, les signes d’une lassitude devant une droite de plus en plus décomplexée, qui a pris ses aises dans plusieurs démocraties.
Aucune garantie pour autant que les choses seront réparées. Pour beaucoup, les reculs sont déjà bien réels, et leurs conséquences, profondément ancrées.
Mais qui sait, peut-être qu’un jour, je pourrai de nouveau accepter un morceau de fudge offert par une voisine sans me méfier de ce que son bulletin de vote dit d’elle. Ce sera déjà une victoire. Une toute petite victoire, à hauteur d’homme, sur cet étrange chapitre de notre époque.
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