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Récemment, un certain soir de janvier, ma fille de 3 ans et demi avait peur de descendre à ma chambre au sous-sol.
Elle me disait qu’elle avait entendu du bruit, qu’il y avait un monstre en bas. Je lui ai pourtant expliqué que ce qu’elle entendait ce n’était que l’écho des voisins du dessus qui montaient les escaliers un peu trop fort. Elle avait quand même peur et m’agrippait le cou comme si sa vie était en danger. Je l’ai consolée et je suis allé lui raconter une histoire avant qu’elle dorme, comme chaque soir. Perspicace comme je suis, j’ai évité de choisir une histoire qui parle de monstre.
Quand je me suis réveillé le lendemain matin vers 8h, j’ai fait comme je fais à chaque jour en me réveillant et j’ai regardé mon téléphone. Mon écran était tapissé de notifications, mais ça racontait pratiquement la même chose à chaque fois. En gros ça disait: “12 morts à Paris”. Évidemment, je me suis empressé d’aller lire en détail ce qui s’est passé.
Charlie Hebdo. Abbattus. Armes de guerre. Morts. Caricatures. Religion. Tragédie. Terrorisme. Intégrisme. Prophète. Liberté.
Des mots-clés qui ont ouverts beaucoup de portes que je voulais garder fermées.
Une porte ouverte.
J’ai été en couple avec mon ex-blonde pendant 5 ans. Quand je l’ai rencontrée, j’avais 20 ans et elle 22. On a eu 3 apparts ensemble, quelques chats, des journées heureuses et d’autres plus difficiles, on aimait écouter RBO, les vieux Saturday Night Live, les Sopranos, Radiohead et aller déjeuner au resto. On riait souvent. Pleurait rarement. Criait jamais.
J’ai toujours été chanceux avec mes belles familles. Ses parents étaient séparés, sa mère habitait seule près de chez nous, elle m’aimait beaucoup et me liftait au travail 1 fois sur 2. Son père était un homme charismatique, bon vivant et très chaleureux. Malgré ses 5 pieds 5, quand il entrait quelque part il ne passait pas inaperçu.
La première fois que je l’ai rencontrée, nous étions allé souper chez lui. À table, j’étais assis à côté de sa femme. Avant le repas, elle prit ma main gauche et ma copine prit ma main droite de l’autre côté, comme par habitude. Son père ferma les yeux, et il se mit à dire les grâces d’une voix tendre et sincère:
“Merci seigneur, merci pour cette délicieuse nourriture, pour la chance qu’on a de te savoir présent dans nos vies. Merci d’avoir mis Emmanuel sur notre chemin, merci de bénir notre invité et de bénir nos conversations. Au nom de ton fils, amen.”
Je me suis aussitôt dit que son père était chrétien, no big deal. Ça lui donnait un certain charme et ça expliquait son envahissante joie de vivre. Ça expliquait surtout le poisson collé sur le bumper de sa Chrysler 300.
Mon beau-père c’était Ned Flanders.
Quelques années plus tard, ma copine me propose d’aller faire un tour à l’église chrétienne où son père va tous les dimanches matin, à St-Jérôme. Elle me dit qu’il nous invite à déjeuner après. Par politesse et par curiosité, j’ai accepté.
L’endroit ressemblait plus à une salle communautaire qu’à une église. Il y avait quelques musiciens installés en avant, avec un prêtre sans toge, qui portait juste une chemise simple. La messe était un mélange d’explications vulgarisées des textes de la Bible et de chansons chrétiennes chantées en choeur devant un écran comme un énorme karaoké. J’ai trouvé ça plutôt sympathique. Je me disais que c’était bien comme expérience de découvrir cet univers qui m’était jusqu’ici assez méconnu. J’ai serré quelques mains, rencontré des gens faciles d’approche et souriants. On est allé déjeuner et on est repartis chez nous.
Le dimanche suivant. Elle veut y retourner. Elle y va, je décide de rester couché.
Le dimanche suivant. Elle veut y retourner. Je reste.
Le dimanche suivant. Elle veut y retourner.
Je reste.
Le dimanche suivant. Elle veut y retourner. Elle insiste pour que je vienne. J’accepte.
Cette fois-ci, je remarque chez ma copine un enthousiasme et une passion qui n’étaient pas encore présents à notre première visite.
Merde.
Elle connait tout le monde maintenant.
Merde.
Elle chante les chansons sans regarder les paroles à l’écran.
Merde.
Elle ferme les yeux en souriant beaucoup trop souvent pendant que le prêtre parle.
Merde.
Ma blonde est rendue chrétienne.
Merde.
Le moment inévitable d’une conversation sur le sujet s’est pointé le jour où elle m’a dit qu’elle avait hâte de voir nos futurs enfants chanter avec elle à l’église. Ça m’a poussé non seulement à remettre en question notre relation, mais à lui parler de mes propres croyances. Je devais cesser de faire semblant et dire ce que je pense de tout ça une fois pour toute.
Après lui avoir étalé les raisons de mon athéisme et de mon dégout envers toute religion pour l’effet dévastateur qu’elles ont eu sur l’évolution saine de la science et des valeurs morales, sur les guerres, sur les premières nations, sur l’endoctrinement des enfants, sur l’égalité des sexes, sur les homosexuels, sur la stagnation intellectuelle;
Après une explication sentie résumant ma position sur l’existence aléatoire de la vie sur Terre dans cet univers beaucoup trop vaste, complexe et absurde pour qu’un Dieu unique nous ait créé et après avoir condamné l’arrogance de l’homme qui croit être une créature supérieure à toute autre forme de vie seulement parce qu’il est doté de la faculté de réflexion;
Après lui avoir faire comprendre pourquoi je trouve que l’invention d’une vie après la mort me semble une fabrication servant à réconforter la peur d’être confronté à l’idée que notre vie est très arbitraire et n’est pas vraiment plus significative que la vie d’un acarien, et servant surtout à effacer la mère de toutes les peurs, celle de disparaitre à jamais dans une éternelle noirceur au moment de notre mort…
Bref, après lui avoir fait un discours senti et brutal sur mes convictions et croyances, elle m’a dit ceci, mot pour mot:
“Quand le seigneur va entrer dans ton coeur, tu vas le savoir.”
Je connaissais la phrase “l’amour tue”. Mais ce jour là, j’ai appris qu’une phrase pouvait tuer l’amour.
Je l’ai laissée l’année d’après, un soir de mars. Il neigeait.
Quand j’ai lu l’article annonçant la tuerie de Charlie Hebdo, toute cette histoire m’est revenue immédiatement. Je me suis senti confronté aux mêmes convictions qui m’habitent. Celles qui guident mes faits et gestes, qui construisent mes opinions, qui meublent mon coeur et font de moi l’homme que je suis.
Je me suis aussi souvenu du regard que mon ex-blonde portait sur moi quand je lui ai dit honnêtement ce que je pensais. Je voyais une certaine pitié. Un regard qui disait “un jour tu vas comprendre”. Mais aussi, une certaine peur. Comme si je lui renvoyais la peur qu’elle avait de l’immensité, de l’inconnu et de la possibilité d’une noirceur éternelle après la mort. Elle me regardait comme si j’étais devenu quelqu’un d’autre. Comme si j’étais autre chose.
Comme si j’étais un monstre.
Les yeux encore à demi fermés, j’ai terminé de lire l’article et j’ai sèchement déposé mon téléphone. J’ai soupiré en ravalant ma frustration, ma tristesse et mon désarroi, comme une gorgée amère de sirop Buckley.
J’ai entendu ma blonde en haut qui demandait à ma fille de descendre pour venir me réveiller. Ma fille a dit qu’elle ne voulait pas descendre, qu’il y avait un monstre dans le sous-sol.
Ce coup-là, elle avait raison.
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