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Un griot avec le photographe Clarens Siffroy

Rencontre avec le premier Haïtien lauréat d’un prix World Press Photo.

Par
Jean Bourbeau
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En 1986, Jean-Claude Duvalier, dit Bébé Doc, s’envole vers l’exil. Avec lui s’effondre une dictature, laissant place à une transition baptisée, un peu vite, « Haïti libéré ». L’euphorie des premiers jours s’effrite, l’espérance vite engloutie par le chaos et la violence.

C’est alors qu’un jeune photographe américain encore inconnu, Alex Webb, pose le pied sur l’île. Recrue discrète de l’agence Magnum, héritière d’une tradition rigide du noir et blanc documentaire, il comprend aussitôt que ce pays ne saurait se réduire à une palette aussi binaire. La rue haïtienne, volcan de couleurs, l’oblige à changer de pellicule.

Ses images, fixées sur Kodachrome et traversées d’une poésie inédite, ne tardent pas à faire le tour du monde. En 1989, son livre Under a Grudging Sun s’impose aujourd’hui comme un ouvrage majeur de l’histoire de la photographie. C’est là, dans ce petit pays des Caraïbes, qu’Alex Webb a trouvé sa couleur et sa place parmi les plus grands.

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Quatre décennies plus tard, en 2021, un énième séisme secoue la perle des Antilles. L’assassinat du président Jovenel Moïse replonge le pays dans l’incertitude.

Au même moment, le prestigieux concours World Press Photo amorce sa propre secousse. Fini le regard dicté depuis l’Occident : les candidatures sont désormais regroupées par régions et évaluées par des jurys locaux. Une manière d’ouvrir la voie à une reconnaissance plus équitable des artisans de l’image, ces photographes qui ne viennent plus d’ailleurs pour couvrir les drames, mais qui, de plus en plus, témoignent des tragédies de leur propre pays.

En 2023, un jeune designer graphique de 22 ans saisit, avec son iPhone 11, un marché de Pétion-Ville en proie aux flammes. Son nom : Clarens Siffroy. La photo fait vite le tour des médias haïtiens, révélant un talent naissant. Sa tante, convaincue qu’il a l’œil, lui offre sa première caméra amateure.

Quelques mois plus tard, la capitale vacille : les gangs étendent leur emprise par la brutalité. L’Agence France-Presse (AFP) — l’une des plus grandes agences au monde, basée à Paris et alimente en continu les médias internationaux — se retrouve sans photographe sur place. Son collaborateur a fui sous la pression des menaces.

On tend alors à Siffroy un gilet pare-balles, un casque, un masque à gaz. À lui, désormais, de documenter.

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Convaincus de son potentiel, il ne faudra que quelques jours pour qu’une caméra professionnelle échoue entre ses mains. Depuis, ses clichés franchissent les frontières, publiés par CNN, Le Devoir, la BBC, Al Jazeera ou encore le New York Times.

Arrive 2025. À Montréal, Clarens Siffroy expose une série d’images qui lui ont valu un prix au World Press Photo, dans la catégorie Amérique du Nord et centrale. Le concours de photojournalisme le plus prestigieux au monde. Une première pour un photographe haïtien.

Portrait d’un parcours fulgurant.

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Au Goûter tropical, comptoir haïtien sans fioritures sur le boulevard Pie-IX, Clarens Siffroy s’installe, discret et s’exprime à mots comptés. Un griot pour moi. Un tasso de bœuf pour lui.

Il revient tout juste de Providenciales, aux îles Turks et Caicos. Je lui demande ce qu’il y faisait. Il raconte : quitter Haïti est devenu un casse-tête. Plus de vols internationaux depuis Port-au-Prince. Il a dû passer par Cap-Haïtien, multiplier les escales avant de poser le pied à Montréal, où il enchaîne les entrevues depuis son atterrissage. Un détour fastidieux, mais presque anodin comparé aux méandres d’une capitale aussi imprévisible, devenue son terrain de travail.

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Sur son bras, une année fraîchement tatouée : 2023. Quand tout a basculé.

Depuis, chaque matin, il allume la radio, parcourt un groupe WhatsApp où les photojournalistes partagent les alertes. « C’est plus sécuritaire quand on est plusieurs », dit-il. Il sort parfois un jour, parfois une semaine entière. Presque toujours à Port-au-Prince, cœur incandescent des affrontements.

Il mitraille, envoie ses meilleures images à l’agence, qui lui répète surtout de faire attention. À force de courriels, d’appels et de poignées de main, son nom circule. Les autorités finissent par lui ouvrir des accès, jusqu’à l’intérieur suffocant d’un blindé en plein combat.

« J’aime raconter des histoires. Des photos qui parlent toutes seules. Chercher la composition la plus forte. »

Sur sa petite moto, il se faufile entre les débris et les embouteillages, des mornes de Jalousie à Champ de Mars, son cousin au guidon comme chauffeur de fortune. Deux Nikon en bandoulière, des runnings aux pieds. Et pour seul carburant, l’adrénaline.

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Sur ses images, la vie et la mort se côtoient. Des cadavres empilés sur le bitume, un marché en pleine effervescence. La ville impose son instinct : savoir quand tourner, où ne pas aller, sentir la seconde où tout peut basculer. Les balles sifflent pendant que les fidèles marchent vers l’église.

Il assure être assez malin pour esquiver le pire, même si ses cartes mémoires débordent d’incendies, de ventres vides et de larmes de deuil. « Comme tous les photojournalistes, sur le coup, je travaille. Mais après… quand tout retombe, la réalité cogne. Et là, ça frappe fort. »

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Sa pratique, chronique vibrante d’une ville en convulsion, se résume en une équation fragile : « Raconter sans trahir, documenter sans exploiter. »

Un métier sous tension, dans des conditions difficiles où les défis s’accumulent : « La population croit qu’on travaille pour les gangs. Les gangs pensent qu’on bosse pour la police. Et celle-ci nous soupçonne de l’inverse. Dans la rue, les gens s’imaginent qu’on fait fortune avec nos images. Expliquer ce qu’on fait, c’est presque mission impossible. »

Ses clichés primés des rues de Port-au-Prince rappellent inévitablement ceux d’un autre jeune photographe, débarqué il y a quarante ans dans ce pays si loin et pourtant si proche. Webb l’étranger, Siffroy l’enfant du pays. Deux regards, deux époques, sur un territoire qui brûle de la même intensité.

Remporter, à 24 ans, le concours le plus prestigieux avec une caméra vieille de huit ans… L’exploit en dit long.

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Quand il me confie son désir de venir étudier la photographie à Montréal, je lui assure qu’il sera accueilli à bras ouverts. Mais je ne peux m’empêcher de lui rappeler qu’au-delà des épreuves qu’impose la vie en Haïti — dont je ne saurais mesurer pleinement le poids — il évolue déjà sur l’un des territoires les plus féconds et les plus singuliers au monde pour le photojournalisme.

Fort à parier que ses collègues de classe n’auront pas un front page du New York Times dans leur portfolio.

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Il ignore ce que l’avenir réserve à son pays, mais une certitude demeure : il n’aspire, pour l’instant, qu’à y retourner, appareil en main, pour continuer à le photographier. « Haïti n’est pas seulement le conflit. C’est aussi une couleur », dit-il, doucement.

Même si, parfois, son soleil brûle sans tendresse.

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