Un demi-siècle au chevet des patients

De garde-malade à infirmière auxiliaire

« Je suis payée pour travailler, je vais travailler », lance Micheline Roy, quelques heures avant d’accrocher son sarrau après une carrière d’infirmière qui se sera étirée sur cinquante ans.

Malgré son irréprochable professionnalisme, le dernier quart de travail de Micheline sortira quand même de l’ordinaire. D’abord parce que c’est une limousine et non l’autobus qui l’a conduite en début d’après-midi au Manoir-de-l’Âge-d’Or, un centre d’hébergement public pour aînés et personnes en perte d’autonomie de la rue Jeanne-Mance, au centre-ville.

« Moi qui voulais partir en catimini! », lance avec une humilité déconcertante la principale intéressée, en poussant les portes de son milieu de travail sous les applaudissements nourris de ses collègues.

D’anciens collègues retraités et des employés en congé sont aussi venus rendre hommage à Micheline Roy, qui a consacré un demi-siècle de sa vie aux malades.

Les vrais héros ne portent peut-être pas de cape, mais à voir les accolades sincères et les larmes couler sur les visages dans l’entrée du centre d’hébergement, on devine qu’ils peuvent parfois porter des sarraus et faire une différence, dans l’ombre.

Micheline n’a pas remporté un concours de danse, de chant, ni rencontré l’amour dans une télé-réalité bidon, elle a simplement fait de son mieux, chaque jour, pour ses patients et ses collègues, qui perdent aujourd’hui une mentor et un modèle.

Que de chemin parcouru depuis le début de sa carrière, sur le plancher de l’hôpital de la Miséricorde à Montréal, une crèche qui accueillait (ou dissimulait au monde extérieur, plutôt) les filles-mères, un péché grave à l’époque.  « On nous appelait les garde-malades et on devait porter l’uniforme blanc avec la coiffe, les bobépines et les jarretelles. Les gars, eux, automatiquement appelés infirmier auxiliaire », raconte Micheline, qui a dû ramer beaucoup plus fort que les hommes – et pendant de longues années – pour obtenir le même titre.

Au moment de son embauche, la province s’enlisait dans la Crise d’Octobre, l’émission Symphorien débarquait en ondes, sans oublier l’entrée en vigueur de la carte d’assurance-maladie. « L’infirmière était la servante du médecin. S’il voulait un café, on y allait. Lui, il prescrivait, nous, on exécutait. C’est pourquoi on a tant d’autonomie aujourd’hui, on a l’habitude de tout faire », raconte Micheline, conduite dans une salle du Manoir-de-l’Âge-d’or, où un buffet l’attend, avec du champagne. « Mais sans alcool. Je travaille. », souligne Mme Roy, avec aplomb.  

Dans la salle, autour d’un gâteau en forme de cœur, les gens ont justement le cœur gros. « Hey Roberto, t’es en congé aujourd’hui! », s’exclame Micheline, les yeux brillants.

-Mais je suis venu pour toi, répond le collègue, en train de popper une bouteille.

«Ahh Micheline, je t’adore! », lance une autre collègue, en enlaçant affectueusement la jeune retraitée de 67 ans.

La vraie retraite cette fois

Une deuxième retraite en quelque sorte, puisqu’après avoir roulé sa bosse dans différents établissements, Micheline pensait arrêter autour de 2005. Mais le destin avait d’autres projets pour elle. «Elle est venue visiter un collègue par hasard et elle est tombée en amour avec le centre. Elle devait passer cinq ans ici mais elle a fait vingt ans. C’est vraiment une bonne infirmière, de celles qui ne se font plus », louange Bernadette Valmera, la coordonnatrice de site.

«Elle devait passer cinq ans ici mais elle a fait vingt ans. C’est vraiment une bonne infirmière, de celles qui ne se font plus.»

L’endroit héberge une clientèle unique au Québec, des patients semi-autonomes cohabitant avec ceux du 7e étage, qui ont un passé d’itinérance. « Ici, c’est un ancien hôtel, alors l’architecture particulière ne nous permet pas d’accueillir des gens lourdement handicapés », explique Bernadette.

Ce caractère unique est bien palpable en arpentant les couloirs étroits et serpentins du Manoir, pendant qu’une dizaine de patients écoutent un film sur la télévision perchée dans le lobby.

«J’ai eu la chance d’avoir des employeurs qui m’ont laissé mon autonomie et ma créativité. Je voulais être une bonne 2e pour mes employeurs, pas une menace.»

En plus d’avoir été infirmière, Micheline a aussi été gestionnaire plusieurs années, ce qui lui conférait une crédibilité auprès de ses collègues et ses supérieurs. « J’ai eu la chance d’avoir des employeurs qui m’ont laissé mon autonomie et ma créativité. Je voulais être une bonne 2e pour mes employeurs, pas une menace », admet Micheline, qui ne cache pas avoir un pincement au cœur à l’idée de mettre un terme à sa vocation.

À quelques heures de la fin, c’était touchant de la voir prodiguer quelques conseils à ses collègues venus l’enlacer.

« Tenez votre bout, les filles », lance-t-elle à deux jeunes infirmières.

« Tu sais que tu as un bon instinct, utilise-le », prescrit-elle à une autre, qui essuie quelques larmes du revers de la main.

À quelques mètres de ces effusions, la chef d’unité Linda Rivard aussi dissimule mal son émotion. « Micheline, c’est la loyauté incarnée, la rigueur. Même après 50 ans, dès qu’il y avait une opportunité d’apprentissage, elle se mettait à jour », vante-t-elle, ajoutant qu’elle n’est jamais rentrée en retard de sa vie, au contraire même, elle arrive toujours en avance.

«Je n’ai jamais attendu les compliments, j’ai fait de mon mieux et j’ai trouvé la reconnaissance dans mon travail, dans le petit sourire du patient.»

Bernadette abonde dans le même sens et salue l’humilité légendaire de Micheline. « Elle travaillait hier soir comme n’importe quand, comme si elle était là encore pour des années. Et à chaque quart, elle va saluer les 83 résidents sous sa responsabilité et ses collègues. Chaque quart. », laisse tomber Bernadette, déjà nostalgique à l’idée de perdre une dame de cœur.

Pour Micheline, c’était simplement sa façon d’exercer le plus beau métier du monde.

« Je n’ai jamais attendu les compliments, j’ai fait de mon mieux et j’ai trouvé la reconnaissance dans mon travail, dans le petit sourire du patient », résume Micheline, qui ajoute avoir carrément banni le mot « non » de son vocabulaire.

Son quart de travail s’amorce sous peu.

Micheline enfilera son sarrau (comme elle l’a toujours fait religieusement) et ira saluer ses 83 patients une dernière fois, comme si c’était la toute première fois.

Bonne retraite Micheline.

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