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Un Banksy à Saint-Jérôme

Derrière le mystère d’une annonce Marketplace.

Par
Jean Bourbeau
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C’est en scrollant nonchalamment sur Marketplace, entre des vestes usagées, des chaises et des patins à roulettes de seconde main, que mon pouce s’est arrêté net. Un hélicoptère peint au pochoir, orné d’une boucle jaune. Un style reconnaissable au premier coup d’œil : Banksy. Prix affiché : 19 699 $. Lieu : Saint-Jérôme. WTF? Mais comment une œuvre de l’un des artistes les plus subversifs et influents de notre époque s’est-elle retrouvée dans les Basses-Laurentides, noyée parmi des annonces anodines?

Une intrigue trop improbable pour ne pas éveiller ma curiosité.

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Après quelques échanges avec le vendeur, me voilà devant sa porte. Matthieu, d’abord méfiant, demande à voir ma carte de presse. Prudence oblige. Son condo, encore marqué par les traces récentes d’un déménagement, dégage une sobriété qui évoque moins le minimalisme que l’installation en cours. Et là, contre un mur immaculé, trône l’objet de ma visite : un pochoir à la bombe sur un morceau de carton brun, méticuleusement encadré.

Banksy, figure mystérieuse et insaisissable de la scène artistique contemporaine, s’est fait connaître au tournant du millénaire pour ses critiques cinglantes du capitalisme, de la guerre et des inégalités. Certaines de ses œuvres, empreintes d’une satire mordante envers l’absurdité du marché de l’art, ont paradoxalement été intégrées à ce même marché qu’il dénonce, plusieurs atteignant des sommes exorbitantes lors de ventes aux enchères.

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Ses pochoirs, souvent réalisés dans des lieux à forte charge symbolique, comme le mur de Cisjordanie ou les zones de guerre en Ukraine, sont devenus des objets de convoitise, parfois volés en pleine nuit, emportant avec eux des pans entiers de murs découpés. Autour de lui s’est développée une véritable économie, où se côtoient œuvres authentiques, contrefaçons et imitations.

La mi-trentaine, les bras musclés et tatoués, un t-shirt des forces américaines et un dog tag autour du cou, Matthieu tranche avec l’image du marchand d’art à foulard de soie que l’on s’attend à rencontrer.

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Mais le jeune collectionneur maîtrise son sujet et ses yeux s’illuminent à l’idée de partager l’histoire de sa pièce. Le pochoir en question, Happy Chopper, fait partie de la série Wrong War, conçue à Londres par Banksy le 15 février 2003 dans le cadre d’une manifestation contre l’invasion de l’Irak. « Banksy a produit 200 exemplaires de chaque œuvre : Happy Chopper, Grim Reaper, et Bomb Hugger, tous distribués à la sortie des métros par ses acolytes. À l’époque, ça ne valait presque rien. »

Aujourd’hui, ces œuvres sont devenues rares. Peu ont survécu au rassemblement, soit jetées dans la rue ou confisquées par la police. Ces dernières années, certaines pièces ont toutefois refait surface dans des ventes aux enchères à Florence et à Paris. Récemment, une maison britannique a adjugé un exemplaire de Happy Chopper pour 9 200 livres sterling, soit environ 16 500 dollars canadiens.

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Celui de Matthieu, qu’il détient depuis 2021, provient d’un collectionneur et joaillier réputé du sud-ouest de la France. D’un geste délicat, il déplie les documents qui certifient l’authenticité de l’œuvre, insistant sur l’importance cruciale d’une provenance irréprochable dans un marché saturé de contrefaçons. La première vente de cette pièce, en 2004, ne s’élevait qu’à 150 livres. Depuis, sa valeur n’a cessé d’augmenter. Il est le cinquième propriétaire.

Tandis que nous scrutons l’œuvre sous verre, Matthieu attire mon attention sur les petites imperfections, ces détails qui témoignent de l’authenticité d’un Banksy.

Matthieu en sait quelque chose, lui-même ayant été victime d’une contrefaçon lors de l’achat d’un autre Banksy à un galeriste véreux. Il se rappelle avec amertume le jour où Pest Control, l’organisme officiel d’authentification de l’artiste, lui a confirmé la fraude : « Un an et demi de procédures légales et plus de 10 000 euros partis en fumée. » Depuis, il ne traite qu’avec des experts reconnus, veillant scrupuleusement à obtenir des certificats d’authenticité.

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Arrivé à Saint-Jérôme en provenance de France il y a quelques mois à peine, Matthieu a dû se séparer de deux autres œuvres de Banksy issues de la même série pour financer son déménagement. Le transport de Happy Chopper s’est avéré être une opération délicate, exigeant des autorisations officielles, un caisson hermétique et des assurances à coût prohibitif, sans oublier des délais interminables qui ont mis sa patience à rude épreuve.

Sur Marketplace, bien loin des salles d’enchères prestigieuses, Matthieu a simplement voulu tester l’intérêt du marché québécois. Mais il a vite essuyé critiques et scepticisme : « Beaucoup de haters : “Ton œuvre, c’est une fausse”, “Dégage ça d’ici!”, “Tu n’as pas de documentation” ». Malgré quelques offres sérieuses, aucune transaction n’a abouti. Finalement, une maison de vente aux enchères montréalaise l’a contacté, et son œuvre sera mise en vente en décembre. À qui la chance?

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« Je ne cherche pas vraiment à faire de l’argent. J’adorerais qu’elle reste ici », admet-il avec un sourire qui trahit son attachement à l’œuvre. Pourtant, cela fait partie de son modus operandi : Matthieu n’acquiert que des œuvres qui lui tiennent à cœur, mais n’hésite pas à les revendre si une offre alléchante se présente. Pour lui, l’art est un jeu subtil entre passion et opportunités financières.

« L’art devrait être accessible à tous, mais nous vivons dans un monde où je dois également subvenir aux besoins de ma famille. Je suis bien conscient du marché tirant les ficelles de la spéculation. »

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Né d’un père boxeur professionnel, étudiant peu motivé, mais sportif aguerri, Matthieu confie ne pas avoir baigné dès son plus jeune âge dans l’univers de l’art. Ce n’est qu’au début de son service militaire qu’il découvre le film sur Jean-Michel Basquiat réalisé par Julian Schnabel, une rencontre qui éveillera en lui un véritable intérêt.

« J’ai deux facettes qui s’opposent. Dans l’armée, on se positionne souvent à droite, avec un fort sentiment patriotique. Mais à travers l’art, je m’identifie davantage à gauche, attiré par des artistes engagés qui s’expriment au nom du peuple, comme Andy Warhol ou Keith Haring », révèle-t-il avec conviction.

Ancien membre des forces spéciales françaises, il a été déployé en Afghanistan, au Mali et au Niger, plongé au cœur des récents conflits dans lesquels la France était impliquée.

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L’art a joué un rôle salvateur dans la vie de Matthieu, particulièrement après avoir été grièvement blessé et perdu plusieurs frères d’armes. Accablé par l’enchaînement des missions en zone de combat, il a dû faire face à la dépression et au stress post-traumatique, trouvant dans l’art une échappatoire.

« On peut dire que l’art m’a sauvé la vie », admet-il avec aplomb.

Ainsi, l’énigme du Banksy à Saint-Jérôme trouve son explication. Dans le salon de cet ancien soldat, cette œuvre farouchement antiguerre résonne avec une gravité inattendue et étrangement cohérente.

Le mystère est résolu.

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