Un balado pour entendre la vérité sur les femmes autochtones disparues

Conversation avec Ève Ringuette, une des réalisatrices du balado « Partage des vérités ».

Vous vous préoccupez du sort des femmes et des filles autochtones, mais vous n’avez pas le temps de lire les 1200 pages du rapport de l’enquête nationale sur leur réalité? Vous aimez ça les podcasts narratifs? Les balados Partage des vérités sont là pour vous! Créée en parallèle de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, cette série en cinq épisodes réalisés par des femmes autochtones nous plonge au cœur des problématiques touchant leurs communautés. Ève Ringuette, l’une de ces réalisatrices, nous raconte sa démarche.

Comment en es-tu venue à réaliser l’épisode sur Uashat mak Mani-Utenam?

L’enquête nationale a commandé cette série de podcasts à une boîte de production, Eagle Vision, qui a mandaté différentes réalisatrices à travers le Canada. La réalisatrice qui devenait venir à Uashat, c’était une Mohawk qui ne parlait pas français. Tous les autres balados sont en anglais, mais ils ont compris qu’à Uashat, ça ne fonctionnerait pas. Comme j’avais de l’expérience en production et que j’étais à Uashat, ils me l’ont offert et c’était un honneur pour moi. On devait être le seul épisode en français, mais finalement, ils ont décidé de traduire tous les balados d’une langue à l’autre, pour que les histoires soient accessibles.

Ton balado a été enregistré au centre Kutukuniu, un lieu de thérapie. Pourquoi avoir choisi cet endroit?

On a décidé d’enregistrer là parce que tout le monde savait c’était où. Les gens d’ici et des autres communautés reconnaissent cet endroit comme un lieu de guérison. Ici, on guérit par la culture. Ça fonctionne mieux chez les autochtones parce que c’est une connexion qu’ils vont rechercher, c’est là qu’ils vont se « retrouver ». Et la femme qui l’a fondée, Manishan Kapesh, est connue de tous. C’est une femme accueillante, elle a quelque chose qui fait qu’on se sent bien et qu’on a envie de partager. Elle serrait tout le monde dans ses bras après leur partage.

Comment l’as-tu rencontrée?

J’habite à Uashat depuis que j’ai 14 ans et je ne la connaissais même pas! C’est Jeannette Vollant, une des animatrices de l’enquête, qui m’en a parlé. Jeannette était présente lors des auditions de l’enquête, elle a entendu toutes les histoires, alors elle nous a aidés pour trouver des gens intéressés à témoigner, dont Manishan. Elle est vraiment extraordinaire. J’aurais envie de la faire connaître à tout le monde!

 

Dans le balado, elle parle d’un projet d’« innuversité ». Pourquoi c’est important pour ta communauté?

Il y a plein de savoirs ancestraux qui se perdent. Par exemple, mon grand-père a appris à faire des canots à mon oncle, qui continue d’en faire. Il souhaiterait l’enseigner, mais les jeunes ne viennent pas le voir. Ma grand-mère a 88 ans. Elle fabrique des mocassins depuis qu’elle a 14 ans. J’aimerais bien apprendre, mais il y a une barrière de langue parce que je ne parle pas l’innu. C’est pour renouer avec cette culture que mon mari et moi avons décidé de nous installer à Uashat. On veut que nos enfants connaissent leur culture. Ça fait partie de notre identité.

De l’extérieur, on a l’impression que vivre à Uashat, c’est très dur. Tout ce dont on entend parler, ce sont les suicides. As-tu été touchée personnellement par cette réalité?

Uashat mak Mani-Utenam, c’est une communauté de 4000 personnes, donc même si tu ne connaissais pas la personne personnellement, tu es touché, parce qu’on voit tout le monde. Les gens qui partent, on les voyait avec leur famille, faire leur épicerie, etc. C’est toujours triste parce qu’on est une communauté tissée serrée et tout le monde ici est important.

Quand même, ton balado est rempli d’espoir. Comment tu expliques ça?

Quand on veut attirer l’attention sur un sujet, souvent on va mettre l’accent sur les éléments les plus forts, mais je voulais faire autrement, en soulignant l’aspect positif de chaque histoire. Toutes les personnes qui partagent leur vécu en tirent une leçon positive. Ils vont dire : « J’ai vécu ça, mais ça m’a permis de devenir qui je suis, de créer ce centre de thérapie, de connecter avec les autres, etc. Mais je pense aussi que ça a avoir avec notre communauté. Les Innus, on nous appelle le peuple rieur. Même quand les sujets sont lourds ou négatifs, on a tendance à rire plutôt qu’à pleurer, parce qu’on se reconnaît et parce que ça fait du bien de rire. Souvent, ça surprend les Blancs!

Est-ce que tu vois un lien entre le médium du balado et la tradition orale chez les autochtones?

Moi en tout cas ça m’a donné le goût de réaliser plein de projets, comme une série dans laquelle des gens nous racontent comment c’était dans le temps et transmettent leurs savoirs. Pas juste dans un contexte de souffrance. Mon grand-oncle, c’est ça qu’il fait. Il m’écrit pas des affaires, il me les raconte!

Qu’est-ce que ça t’a appris sur ta communauté?

J’ai réalisé que je ne la connaissais pas tant que ça. Le balado m’a permis d’aller à la rencontre des gens et de mieux les connaître. Moi, j’ai pas eu une enfance difficile, je n’ai pas vécu de problèmes à l’adolescence. On le sait qu’il y a des difficultés dans ma communauté, mais de les entendre, ça m’a permis de mieux comprendre.

As-tu appris des choses en écoutant les balados des autres communautés?

Oui! J’ai remarqué que nous, ici, on n’a pas beaucoup de disparitions, ce qui est davantage une réalité dans l’Ouest. Ce que je trouve dommage, c’est qu’on n’en parle pas assez. Récemment, il y a eu un topo sur le fait que sur la Côte-Nord, on boit notre café avec une paille. On vient de sortir des balados qui parlent de l’enquête sur les femmes disparues et assassinées et on parle de pailles! C’est une aberration. Si on veut parler de guérison et de réconciliation, il faut écouter. On ne peut plus se faire répondre : « Revenez-en ». Ce qu’ont vécu nos ancêtres a des conséquences encore sur les gens de notre génération.

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