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On est une vingtaine de personnes assises en rond. Je suis le seul étranger du groupe. Ce tribunal populaire improvisé doit prendre une décision importante : comment gérer l’avenir du futur bébé d’Ilann et Dieuson*, fait hors-mariage. L’église que la jeune fille de 18 ans fréquentait l’a rejeté une fois que le pasteur a appris la nouvelle. Les parents du couple en relation secrète depuis 3 ans sont là. Tout comme le pasteur et quelques amis proches.
Je travaille avec la mère d’Ilann depuis quelques semaines. « Peux-tu venir à la réunion demain, m’a-t-elle dit samedi, à propos du bébé de ma fille? » Une proposition impossible à refuser.
Le sort de ce bébé à naitre s’est décidé hier dans une petite communauté d’une région haïtienne reculée, à flanc de montagne. Pour compliquer la chose, le futur père n’a presque pas d’argent, tout comme la mère qui est encore à l’école. Et les rumeurs de viols ou de vols qui entourent cette affaire depuis que la nouvelle s’est répandue rendent tout le monde inconfortable.
La future mère parle en premier, même si le futur père semble encore absent. Elle explique deux visites en cachette.
« Donnons la parole au père maintenant », lance quelqu’un en pointant une dame sous le manguier. Derrière cette dernière, un jeune homme visiblement gêné, pas plus de vingt ans, se lève.
Le jeune Dieuson, futur père, a un petit boulot. Son père est mort et sa mère est sans moyen. Il admet avoir eu une relation intime avec Ilann. Les deux se fréquentent depuis près de trois ans en cachette. Après quelques hésitations, il admet vouloir prendre ses responsabilités et s’occuper de sa progéniture.
Sauf qu’il n’a pas d’argent pour organiser un mariage. Traditionnellement, les futurs mariés organisent une grande fête où la boisson coule à flot, sur le bras des mariés et de leur famille. Sans mariage, le rejet de la communauté les guette. Et l’avortement est criminel en Haïti, la question n’est même pas soulevée.
Une mangue tombe au sol à quelques centimètres du grand-père. La foule éclate de rire.
Après les explications d’Ilann et Dieuson, c’est au tour des parents, comme le veut le protocole accepté en début de séance. Ensuite, chaque personne présente a droit à ses commentaires. Tout le monde doit garder le calme et les envolées agressives sont interdites.
Chacun y va de ses doléances. Les deux principaux concernés sont assis loin l’un de l’autre. Les familles doivent s’entendre d’abord.
La famille du futur père propose que celle de la future mère offre un espace sur leur terrain pour les installer. Mais cette dernière craint qu’en les installant chez eux sans mariage, le père abandonne mère et enfant au moment voulu, comme c’est souvent le cas.
Les deux familles finissent par s’accorder sur un plan de trois semaines : une visite chez le médecin cette semaine, une visite à la mairie la semaine prochaine et des rencontres entre les deux familles pour planifier la suite la semaine suivante. Le pasteur, également beau-frère de Dieuson, accepte de reconnaitre l’union s’il y a mariage civil. Un « vrai » mariage religieux (et grandiose) sera organisé quand les mariés auront l’argent.
Le seul point à régler est la manière dont on divisera le support nécessaire aux deux principaux concernés et leur progéniture en attendant que Dieuson gagne plus d’argent. Les amis et cousins sont d’accord pour participer. Mais une autre réunion est prévue si un accord n’est pas trouvé dans un mois entre les deux familles.
En fin de rencontre, on force Ilann et Dieuson à s’embrasser pour la première fois en public. Inconfortables comme des adolescents, ils refusent. Ils sont poussés l’un sur l’autre par la foule.
Une accolade suffira.
Twitter: etiennecp
*Les noms sont fictifs