Tu l’as dit bouffi !

- Le premier qui prononce le mot « bouffe », je l’embroche. C’est clair  ?

Pas un des aide-cuisiniers n’osa répliquer. Les échines se courbèrent davantage, chacun s’appliquant à sa tâche. L’un remuait une béchamel dans un poêlon plus lourd que lui. Les autres fouettaient, lardaient, sautaient, étuvaient… L’œil du chef ne les quittait pas une seule seconde, implacable, terrible. La corpulence de l’homme en imposait : aussi haut que large, obèse, hirsute, la voix rocailleuse, des battoirs en guise de mains. Et une énergie intense.

– Je déteste la vulgarité, bande de jeunes cons !

Un apprenti se mit à trembler, sa vue se brouillant. Il vacilla et chercha un siège pour s’y reposer plutôt que de sombrer dans l’abîme orangé d’une soupière de potage Crécy. Il posa ses fesses sur le rebord d’une poubelle fumante.

– Et celui-là, il se croit où ? Au Club Med, peut-être ? Si t’es fatigué à ton âge, tu ferais mieux d’avaler des vitamines, fainéant. Allez, au fourneau !

Le marmiton se redressa, encore plus terrifié. Il reprit sa place devant le piano, saisit une petite louche et continua à dégraisser un bouillon. Son patron s’égosilla de plus belle, haranguant une tablée imaginaire.

– La cuisine est une maîtresse que l’on doit honorer de mille caresses. C’est un art et non un jeu d’enfant, bougres d’abrutis !

Il ponctua ses mots d’une frappe sèche à l’arrière du crâne d’un grand rouquin qui glaçait à brun des oignons grelots.

– De la souplesse dans le poignet, macaque ! Fais tourner la sauteuse, comme si c’était ta bite dans la chatte d’une princesse. Mais j’imagine que tu peux pas comprendre ça, avec ta figure de puceau tacheté. Vous êtes vraiment qu’un ramassis de mal dégrossis. Vous sortez d’où, exactement ? D’une bouse ?

Personne ne moufta.

Le cuisinier poursuivit ses vociférations cruelles. Chaque fumet qui se présentait à ses narines devenait prétexte à vexation. Il rectifiait la force du feu, la consistance d’un fond, la disposition d’une garniture, puis s’en prenait aux piètres artisans de ces abominations culinaires.

– Vous êtes que des gâte-sauces. Des tournebroches de seconde catégorie.

Il assena un violent coup sur une planche à découper, saisit une botte de radis roses et l’envoya valdinguer à l’autre bout de la pièce. Il indiqua à un adolescent paniqué la touffe de feuilles velues et les petites racines charnues éparpillées par terre. Il hurla à dix centimètres de son visage livide.

– DE LA DÉLICATESSE, BORDEL !

Comme l’apprenti demeurait pétrifié, incapable de prononcer un mot ou de déplacer un membre, aussi inférieur soit-il, le cuistot se déchaîna.

– Les légumes, même ceux qui paraissent les plus simples, exigent du respect. Il y a mille fois plus de raffinement dans un poireau qu’il y en aura jamais dans ton cerveau mou, le crétin. Tu réalises ça, face de demeuré ? Le moindre salsifis procurera plus de plaisir à ta femme que le misérable spaghetti que tu caches dans ton slip.

Tous les gamins avaient cessé leurs activités pour écouter le gourou du goût déclamer ses vérités gastronomiques. Ils ressemblaient à une troupe de zombies espérant entendre la recette magique pour revenir à la vie.

– Une pomme de terre nouvelle renferme un monde de joie et de délicatesse. Elle peut sauver l’humanité de la faim et de la tristesse, si vous parvenez à en extraire sa quintessence. Rabelais nous invitait à « rompre l’os et sucer la substantifique moelle». Mais vous ne comprenez même pas ce que je dis, mes idiots. Les nourritures de l’esprit et du corps sont liées. Elles ne sont que grâce et enchantement. Et non graisse et emmerdements, tels que vous l’entendez.

À ce stade de son exposé, le chef accompagna sa démonstration de crachats en direction de ses sous-fifres. Leur simple présence le répugnait. Il les abominait. Il les vomissait copieusement et eux demeuraient interdits, ne sachant plus comment réagir. Fallait-il abonder en son sens ? Accepter l’humiliation ? Se taire encore, endurer toujours, subir à jamais ?

– Toi, le nabot, si je te dis 23 avril 1671, de quoi s’agit-il ?

L’interpellé ne connaissait pas la réponse. Il balbutia qu’ils étaient là pour apprendre la cuisine, et non l’histoire.

Le chef levait déjà la main pour corriger cet ignare, lorsqu’une voix douce jaillit de sous une toque.

– Le 23 avril 1671, Vatel, maître d’hôtel du Grand Condé, se suicida. Le poisson n’ayant pu être livré à temps pour un dîner offert en l’honneur du roi Louis XIV au château de Chantilly, il se sentit déshonoré et se transperça de son épée. On raconte que ce n’est qu’au troisième coup qu’il tomba mort.

Le cercle des aide-cuisiniers se resserra autour de l’auteur de cette réplique impeccable. Le marmiton se découvrit devant son patron, libérant une longue chevelure brune. La jeune fille ainsi dévoilée sourit en effectuant une sorte de révérence face à ses amis. D’où sortait cette beauté aux yeux noisette que le chef n’avait jamais remarquée dans sa propre cuisine ? Sa hargne aurait-elle émoussé sa sensibilité à la gente féminine ? Elle ressemblait à un ange.

Le cuisinier demeura bouche bée un court instant, avant de plier les genoux, fondant littéralement pour cette merveille qui l’avait touché en plein coeur. La jolie saucière attrapa alors des viscères de porc et les lui enfourna entre les lèvres en disant :

– Tiens connard, bouffe !

Cette fiction est issue du #14 spécial Bouffe | Hiver 2007

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